L’avenir du passé

Depuis quelques semaines, pour varier un peu, j’écoute au réveil Bernard Derome à Radio-classique. L’ancienne vedette de Radio-Canada ne jouit plus pour l’épauler des services de toute une équipe. Cela s’entend vite. Il glane essentiellement ses informations dans les journaux. Il improvise, tant bien que mal, pour offrir à son auditoire un survol léger de l’actualité.

Du temps où il était à Radio-Canada, Bernard Derome comptait sur une véritable salle de nouvelles pour l’alimenter. Le travail considérable abattu par son équipe de journalistes lui permettait de nourrir un vaste public. Désormais seul en selle, il ne peut espérer que le distraire.

À la fin de chacune de ses interventions, l’ancien chef d’antenne joue le disque-jockey. Invariablement, il emploie les mêmes formules. Deux ou trois mots sur Bach, les Beatles ou Haydn puis, en conclusion, toujours les mêmes expressions qui nous le font imaginer lançant un topo à la télévision : « On y va », « allons-y ».

J’ai l’impression à tout coup d’entendre les répliques célèbres d’En attendant Godot. « Alors, on y va ? », demande Vladimir. Et Estragon de lui répondre : « Allons-y ». Et évidemment, personne ne va nulle part. Pas plus Derome que nous qui l’écoutons.

 

Une des photos les plus célèbres du maire Camillien Houde nous le montre ventru au possible, immense, occupant tout l’espace au premier but d’une partie de baseball des années 1950 arrangée avec le gars des vues.

Obsédé comme son devancier par le baseball, le maire Denis Coderre vient d’annoncer, déguisé en joueur, que la Ville de Montréal entend consacrer la bagatelle de 32 millions de dollars en dix ans pour la réfection et la construction d’espaces voués à ce jeu. Le baseball est certes amusant. Mais se dépenser ainsi pour gouverner grâce à pareil spectacle, est-ce là un jeu politique qui garantit l’avenir d’une collectivité ?

Montréal a beau avoir perdu son équipe professionnelle depuis des lustres, elle possède encore nombre de terrains de baseball. Ils permettent aux 3500 joueurs amateurs recensés dans la métropole de s’adonner à leur sport.

Mais à voir l’élan avec lequel on se lance pour financer des projets de stades de baseball et d’amphithéâtres de hockey, c’est à croire qu’on finira bientôt par nous jurer qu’il s’agit là de manifestations éclatantes de politiques publiques cohérentes.

« Où irons-nous ? », demande Estragon. « Pas loin », répond Vladimir.

 

Le discours ambiant répète à qui veut l’entendre que nous allons de l’avant. Nous sommes contents d’éviter ainsi la tristesse de devoir constater que nous faisons la plupart du temps du surplace, répétant les mêmes scènes, les mêmes erreurs, les mêmes horreurs.

Entre 1957 et 1974, environ 28 000 bâtiments ont été détruits à Montréal. C’est 14 fois le nombre de constructions que les flammes avaient prises à la ville lors des terribles incendies de 1852. Du début des années 70 jusqu’à aujourd’hui, on en a détruit encore presque autant. Pareille légèreté à l’égard du passé montre qu’on ne considère pas vraiment donner du poids à l’avenir.

Dans le secteur Chabanel, une ancienne fabrique de munitions de la Seconde Guerre mondiale est vouée ces jours-ci aux pics des démolisseurs de la ville. Murs de briques, colonnes de bois, vastes espaces fendus par des puits de lumière : il s’agit d’un des derniers grands témoins de l’importante contribution des femmes à la guerre. On le rase pour construire des bureaux et une « cour de services », comme si le lieu existant n’était pas à même d’être réaménagé pour conserver pour l’avenir ces traces d’un tel passé.

Une fois l’ensemble rasé, une plaque commémorative doit être installée. Estragon à Vladimir : « On trouve toujours quelque chose, hein Didi, pour nous donner l’impression d’exister ? »

 

La semaine dernière, Phyllis Lambert, fondatrice du Centre canadien d’architecture (CCA), 89 ans, affirmait que l’immeuble de Radio-Canada, désormais en vente, n’avait aucune valeur patrimoniale. Il ne faut pas avoir de remords ni de peine, disait-elle, à l’idée de voir disparaître cet édifice hideux où, en plus, elle se perd tout le temps.

En 1963, pour permettre la construction de cette maison des ondes inaugurée en 1973, plus de 5000 personnes ont été expropriées. Elles ont touché, à titre de dédommagement, 12,50 $ par pièce que comptait leur logement. Leur vie a été effacée pour que d’autres puissent plus facilement faire voir la leur.

Serait-il grave de raser cette tour à son tour ? La vraie question est plutôt de savoir pourquoi, depuis si longtemps, la démolition est sans cesse présentée comme la principale solution dès lors qu’il est question de penser l’avenir.

Le problème de la réutilisation des ensembles architecturaux ne peut-il pas s’envisager autrement ? La question de l’avenir de vastes ensembles, comme l’hôpital Victoria ou l’Hôtel-Dieu, se pose toujours trop peu ou trop tard. Comment peut-on se permettre de ne pas songer plus sérieusement à la nouvelle vie de ces édifices alors qu’on est déjà en train de construire ailleurs leurs remplaçants ? La reconversion du patrimoine bâti ne se fait à peu près pas chez nous : soit on fige le passé dans une perspective muséale dépassée, soit on le détruit.

N’empêche, il paraît que « nous sommes contents », comme le dit Estragon. Mais « qu’est-ce qu’on fait, maintenant qu’on est content ? ».

12 commentaires
  • Sylvain Dionne - Inscrit 4 avril 2016 09 h 24

    Et si c'était naturel?

    Chaque fois qu'un proche meurt, j'ai évidemment de la peine et me demande à quoi ça sert si c'est pour finir comme ça. Mais la vie elle-même remplace inéluctablement le vieux par le neuf. Imaginez si avec le même rythme de reproduction aucun humain ne mourait de vieillesse. Imaginez si on conservait tous les anciens immeubles. Rien de neuf ne pourrait émerger avant longtemps, non? Par contre, je suis absolument d'accord pour conserver les merveilles archéologiques et avec une histoire forte ou les beautés architecturales dignes de ce nom. Et surtout, éviter les expropriations sauvages on s'entend! Mais pour pour moi l'Acropole d'Athènes (ou les églises historiques ou encore certains édifices du Vieux-Montréal pour comparer les choses d'ici) et une usine du quartier Chabanel sont difficilement de la même catégorie sur la liste.

    De la part d'un vieux.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 4 avril 2016 09 h 48

    Merci monsieur Nadeau pour cette autre fort...

    ...sensible et pertinente invitation à un ou des examens de conscience. Sûr que le passé «parle» à condition que, dans l'immense liberté qui est nôtre, nous décidions de l'écouter. «L'avenir du passé...le présent du passé»
    Dans ma chère Gaspésie natale, à l'approche des fort nombreuses «traverses» à niveau de chemin de fer, il était écrit en unilingue C.N.R. anglais : «STOP ! LOOK! LISTEN!»
    Est-il souhaitable de nous arrêter, de regarder et d'écouter si le passé a à nous dire?
    Je suis convaincu que oui.
    Très beau sujet que celui que vous soulevez.
    Gaston Bourdages.

  • Louise Melançon - Abonnée 4 avril 2016 09 h 49

    Merci, monsieur Nadeau.

    Je partage tellement votre observation sur ce travers de notre société sans passé, et donc sans avenir selon moi...

  • Jacques Morissette - Inscrit 4 avril 2016 10 h 11

    texte fort intéressant

    Il faut croire que certains politiciens s'inspirent du passé, pour forger le présent. Alors que l'avenir pourrait être tellement plus inspirant, pour qui se permettrait de se sortir de l'esprit comptable de notre époque. C'est à de demander si ce n'est pas une prison psychologique?

  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 4 avril 2016 10 h 47

    La reconversion plutôt que la démolition des bâtiments significatifs de notre Histoire

    Pourquoi effacer toutes ces traces du passé? Ne font-ils pas partie de notre Histoire et de notre évolution, tant du point de vue architectural que mémorial?

    Faire table rase comme si rien n'avait existé auparavant et que seul aujourd'hui compte. Quelle illusion! Cela révèle beaucoup sur nos gouvernants et le peu de respect démontré pour ceux qui nous ont précédé et qui ont bâti à leur manière suivant le contexte et les circonstances d'une autre époque. Il y a sûrement moyen de reconvertir et de mettre en valeur des lieux et bâtiments emblématiques.