Quand Ottawa pactise avec la promotion du terrorisme

À en croire le chef des Affaires étrangères, Stéphane Dion, il serait futile de rompre le contrat d’armement signé avec l’Arabie saoudite. Riyad, le cas échéant, trouverait, notamment aux États-Unis, les blindés en question. Et le Royaume-Uni, déclarant que nul ne lui dictera sa politique, confirme qu’il peut s’en procurer ailleurs. Et ce contrat de 15 ans donnant du travail à quelques milliers de Canadiens vise d’abord, dit-on, à resserrer les liens d’affaires avec le Canada.

Justin Trudeau avait déjà évoqué la « réputation » du pays, le caractère sacré d’un contrat, la parole d’un gouvernement. Il ne semblait guère instruit des conventions internationales interdisant de fournir des armes aux régimes qui violent les droits de leurs citoyens ou qui, en cas de conflit, massacrent des populations civiles. C’était pourtant le cas de l’Arabie saoudite, chez elle, et récemment, au Yémen voisin. Or, depuis les attentats de Paris et de Bruxelles, une autre question se pose.

Quel pays, en effet, fournit aux djihadistes leur fanatisme « religieux », le financement inépuisable d’écoles et de mosquées radicales et surtout leurs cibles de prédilection : musulmans d’autres traditions, églises chrétiennes, institutions juives et, plus largement, sociétés modernes ou démocratiques ? Quelques pays musulmans, il est vrai, persécutent des minorités. On accuse certains d’entretenir du terrorisme politique. Cependant, la force idéologique et motrice du terrorisme islamique est ailleurs.

Mais qui donc renseigne Ottawa sur les sources et les propagandistes de ce radicalisme meurtrier ! Comment se fait-il qu’aucune intervention policière ou militaire ne vienne à bout des « martyrs » ? Que leurs « commandants » soient vainement tués par les drones de Washington ? Et qu’entre-temps les conversions au djihad se multiplient jusqu’en Amérique ! À quoi bon la chasse aux jeunes radicaux à Montréal si la maison-mère du terrorisme international répand librement son culte d’intolérance.

Les Affaires étrangères, dominées par les affaires d’argent, n’osent pas dénoncer ce contrat négocié et signé sous le précédent gouvernement. Le cabinet Harper ne faisait pas que dans la défense des minorités religieuses (dont les libéraux ont aboli l’office), il excellait aussi dans l’achat de votes à coups de contrat militaire. Voilà que les persécutions de chrétiens continuent en Asie et en Afrique, et qu’Ottawa s’efforce de protéger ce partenaire commercial. Cherchez l’erreur.

La responsabilité de l’Arabie est accablante. Elle est de plus en plus démasquée dans la presse mondiale. Quelle entreprise canadienne voudra y investir ou tisser des « liens d’affaires » ? Qui s’associera à un régime qui interdit les autres confessions, fomente la violence sectaire au Proche-Orient et, par-dessus le marché, nourrit un terrorisme international qui n’épargne plus rien ni personne. Comme « réputation », le chef libéral n’aurait pas plus mal trouver. Mais il y a mieux.

L’ex-journaliste au Devoir et analyste Jocelyn Coulon, peu avant d’être recruté aux Affaires étrangères, écrivait dans La Presse que des pays occidentaux sont muets sur l’Arabie saoudite en raison de l’argent qu’ils gagnent en y vendant des armes et autres marchandises. Des chefs politiques également ont touché des fortunes, tel ce premier ministre de Malaisie, Najib Razak, dont le compte bancaire a reçu un « don personnel » valant 681 millions (US), qu’il a dû retourner.

Le ministre n’a pas voulu commenter les propos de Coulon, se contentant de dire que les libéraux sont « incorruptibles ». « Il est impossible d’acheter ce gouvernement », a-t-il ajouté. Le cabinet Trudeau est sans doute intègre. Mais ses politiques le seront-elles ? Se faire marchand d’armes n’est guère éthique au Proche-Orient, même si on accueille les gens qui y fuient guerre et massacre. (On n’aidait guère les pays pauvres, non plus, en déversant des millions sous des régimes corrompus.)

Dans le Globe and Mail, Brahma Chekkaney, cite le vice-président des États-Unis, Joe Biden, disant à Harvard, en 2014, que « les politiques des Saoudiens et d’“alliés” avaient fini par aider à armer et construire les alliés d’al-Qaïda et finalement les terroristes [du groupe État islamique]. » Dix ans avant, pour feu Lee Kuan Yew, un leader de Singapour, ajoute Chekkaney, la guerre contre la terreur sera gagnée en maîtrisant les « reines abeilles » (preachers d’un islam dévoyé) plus qu’en tuant les « abeilles ouvrières » (les terroristes).

Pour que les citoyens du pays s’opposent à ces aberrations, faudra-t-il que le terrorisme frappe ici, faisant des centaines de victimes ? L’opposition conservatrice, qui a vendu ces armes au régime saoudien, ne va pas dénoncer ce contrat. Les syndicats et le Nouveau Parti démocratique (NPD), trop enclins aux compromis quand des « jobs » sont en jeu, ne vont guère se montrer plus critiques. Est-on condamné au discours sécuritaire des gouvernements et, dans trop de médias, à la paranoïa antimusulmane?

Entre-temps, des contestataires ont porté le contrat canado-saoudien devant les tribunaux. Le gouvernement libéral promet d’être plus vigilant dans les tractations commerciales à l’avenir. Mais dans l’immédiat, la menace terroriste n’est pas moindre, à l’étranger et même au Canada. Organiser des séminaires sur la radicalisation des jeunes ne saurait tenir lieu de politique internationale sur le terrorisme. Pour l’heure, « faire des affaires » avec l’Arabie saoudite au lieu d’en dénoncer le régime tient de l’aveuglement.

Les libéraux avaient promis de redonner au Canada sa fierté. En pactisant avec l’extrémisme saoudien, ils risquent d’entraîner le pays dans une pire honte.

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13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 avril 2016 05 h 48

    Notre politique étrangère schizophrène

    L'hypocrisie de nos gouvernements n'a pas de fin. D'un côté, on veut éliminer le terrorisme, et d'un autre, on vend des armes aux marchands du terrorisme. Où se trouve la logique ou la cohérence dans notre politique étrangère?

    • Carole Minguy - Inscrite 4 avril 2016 07 h 14

      Du côté de l'argent. Ce fut toujours le cas. La grandeur d'âme en politique internationale n'est qu'une facade.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 4 avril 2016 08 h 00

    Tout est dit

    Tout est dit dans votre texte, avec les précisions et nuances qui s'imposent, quant à la vraie lutte (je rejette sciemment le mot guerre) que nous devons mener et contre qui nous devons la mener.

    Merci pour ce texte. J'aimerais que tous les Québécois et Canadiens le méditent un peu.

  • François Dugal - Inscrit 4 avril 2016 08 h 52

    Les "vraies affaires"

    Nous voici au cœur des "vraies affaires" (pour lesquelles nous avons collectivement voté) dans le "plusse meilleur" pays du monde; quelle joie indicible d'être né au nord du 49me parallèle, dans là pays de "la suprématie de Dieu et de la primauté du droit"!

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 4 avril 2016 08 h 56

    Insidieux la vente d'armes

    Merci pour ce bel article, clair et limpide.

    Ce qui me chatouille un peu au delà, de la vente d'armes et le refus de rompre le contrat, c'est que tout ceci place le gouvernement en bien mauvaise posture pour critiquer les discours salafistes enseignés dans plusieurs mosquées ou centres communautaires dans la province. Comment peut-on d'une main accepter l'argent de lucratifs contrats et de l'autre bloquer la voie à des discours salafistes qui encourage la haine de l'occident et la radicalisation?

    Cette attitude ne rend-elle pas caduque tout effort à la lutte contre la radicalisation ?

    À suivre .....

    • Louise Melançon - Abonnée 4 avril 2016 10 h 00

      Oui... cela m'inquiète beaucoup ... nous qui nous prétendons "le meilleur pays au monde"....

  • Michel Lebel - Abonné 4 avril 2016 09 h 05

    Question et glace mince!

    Je lis cette phrase: " Le régime saoudien nourrit le terrorisme international". En êtes vous sûr, M.Leclerc. L'accusation me semble très grave, si les mots ont toujours un sens. À vérifier!

    Quant à M. Dion, disons que la glace est fort mince, s'il veut justifier ce contrat avec l'Arabie. La "conviction responsable" doit comporter des balises plus précises!

    M.L.

    • - Inscrit 4 avril 2016 16 h 12

      La "conviction responsable" ça mange quoi en hiver ?

      Pour ce qui est de l'Arabie saoudite, c'est connu comme Barabas dans la passion que c'est un État qui finance les mouvements les plus radicaux et rétrogrades de l'islam politique dans sa mouvance wahhabite.