Post mortem

Le dernier Nouveau Projet est arrivé, et c’est toujours un aussi beau et bon cadeau, hétéroclite et pénétrant. Merci, Nicolas Langelier !


Le fondateur y propose un essai sur « l’état dans lequel nous sommes » qui trace un portrait à la fois sombre et optimiste de notre situation sociale. De l’espoir, comme disait un poète, qui serait « comme une pâle incision dans la peau de notre nuit ».


On y retrouve aussi pêle-mêle des autoportraits d’artistes, une réflexion sur l’aménagement des artères commerciales, un Guy Rocher pour les nuls, un rappel de ce qui se passe en Catalogne, etc. Cette revue, comme les meilleures, n’est pas de son temps : elle est son temps.


Et puis dans la série des grands essais, voilà « Le porteur de mauvaises nouvelles », très fameux portrait préposthume du journaliste Alden Whitman (1913-1990), spécialiste des nécrologies du New York Times publié en 1966 dans Esquire par Gay Talese. Ce long article est considéré comme un des textes fondateurs du « nouveau journalisme », celui-là même qui, de loin, enfante maintenant Nouveau Projet.


La résurrection du classique sur l’art de la vivisection journalistique tombe d’autant mieux que les médias ont dû traiter la disparition quasi simultanée de Jean Lapierre, Bernard Lamarre, Jean Bissonnette, Claire Kirkland-Casgrain, mais aussi Rob Ford, Zaha Hadid ou Gianmaria Testa. La coïncidence permet de réfléchir sur les grandeurs et les misères de la nécrologie à la québécoise. De façon franche, parce que le journalisme ne mérite pas l’admiration béate qu’il s’impose parfois en cette triste matière.


La mort lui va si bien


Le portrait d’Esquire rappelle que les grands journaux anglo-américains font depuis longtemps de la nécrologie un « beat » spécialisé. Depuis les années 1980, le feature obit sur des défunts « ordinaires » se rajoute au news edit sur des personnalités disparues. Un troisième sous-genre propose des témoignages de proches comme on en publie parfois dans les pages Idées du Devoir.


Alden Whitman, affecté anonyme aux nécrologies (la tradition américaine est de ne pas signer ces textes), disait que sa tâche consistait à produire le survol d’une vie, tout simplement. « Ce n’est pas une biographie complète, expliquait celui que le magazine avait donc surnommé M. Bad News. Ce n’est pas un portrait. C’est une photo instantanée. »


Les médias préparent souvent les synthèses d’avance. Dans le jargon cynique du métier, on désigne ces textes comme des « viandes froides ». La dernière que j’ai préparée portait sur le très regretté collègue Georges-Hébert Germain. Elle a malheureusement servi.


Cet exercice réputé délicat demande un équilibre entre les informations de base (lieu de naissance, éducation, cause du décès, etc.) et la présentation des réalisations qui justifient le traitement médiatique. Il faut aussi contextualiser cette vie comme cette oeuvre, afin de fournir quelques explications à la description. Idéalement, plus la couverture s’étend, plus la mise en contexte peut ou doit prendre de place.


Évidemment, la mort impose respect et déférence. Les Anciens disaient que des morts on ne doit parler qu’en bien. Ce n’est pas vrai et chacun connaît un tas de mort dont il faut dire beaucoup de mal. La disparition de personnalités publiques exige plutôt un mélange de déférence et de sincérité. Il ne fallait pas cacher les frasques de Rob Ford, sans pour autant réduire l’ancien maire de Toronto à ses dévergondages.


Dans son portrait, Gay Talese cite le cas du journaliste Lowell Limpus, qui a préparé sa propre nécrologie. Elle a été publiée après sa mort en 1957 et elle commençait très bien ainsi (le lead est une obsession des reporters) : « Ce sera le dernier des quelque 8700 articles écrits par moi publiés dans le News. Cela restera mon point final, car je suis mort hier… J’ai écrit ceci, ma propre nécrologie, car j’en connais mieux le sujet que n’importe qui d’autre, et j’aimerais autant qu’elle soit honnête plutôt que pleine de compliments. »


Certains grands décès de la semaine dernière ont déclenché des déluges de compliments presque dénués de sens critique alors qu’un peu de franchise dans les nécrologies aurait suffi à rester honnête, tout simplement.


Le cas de Jean Lapierre est un peu particulier. Il a eu droit à ce qu’un collègue a qualifié de « concert de louanges » parce qu’il le méritait, mais aussi parce qu’il faisait partie de la bande des médias. Au moins, un rare consciencieux a éclairé certaines parts d’ombre, par exemple sa situation en porte-à-faux de commentateur politique et de conseiller stratégique pour certaines marques.


L’idée, ce n’est pas de se transformer en exécuteur testamentaire en assassinant la mémoire d’un mort, mais de positionner un personnage disparu dans son oeuvre et son temps. La nécrologie, dans les normes de Whitman, oui. L’hagiographie, non merci.


Les Anciens disaient aussi que la fin ultime couronne l’oeuvre. Ils ajoutaient que ce que la vertu a uni, la mort ne peut le séparer. Le contraire demeure vrai…

2 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 4 avril 2016 09 h 45

    7 fois

    se laisser tourner et le coeur et l'esprit avant ... de prendre crayon et clavier. Disait le sage à venir.

  • Gilles Roy - Inscrit 4 avril 2016 11 h 57

    Sur Lapierre

    Le gars avait déjà déclaré ne plus se souvenir s'il avait voté oui ou non au référendum de 1995. Étrange, dira-t-on. D'où cette question : se peut-il que les québécois apprécient tout particulièrement ceux qui incarnent l'ambiguité (Jean Lapierre, Lucien Bouchard, etc.), et se méfient de ceux qui donnent corps aux idées claires (Jacques Parizeau)?