Les voix minoritaires

C’était écrit dans le grand livre des prophéties du Net : la démocratie devait être renouvelée par le numérique et les réseaux sociaux. Sauf que la surveillance de masse, institutionnalisée par les États, tout comme celle un peu plus sournoise effectuée en ligne par le voisin du bas, les collègues de travail et autres 500 « amis » Facebook, est en train de compromettre largement le projet. Vraiment…

Ce n’est pas nous, c’est une scientifique de la Wayne State University qui le dit. Elizabeth Stoycheff — c’est son nom — estime en effet que la surveillance passive des masses communicantes, à l’ère de la socialisation en format numérique, a des conséquences insoupçonnées : elle fait taire les idées minoritaires au profit d’une pensée plus homogène, dangereusement consensuelle, nourrie par la peur et l’autocensure. Une perte de diversité et de richesse qui, comme dans tous écosystèmes, y compris ceux relevant de la pensée humaine, ne peut que contribuer à son appauvrissement.

La professeure de communication à Detroit, au Michigan, s’explique en détail dans les pages de la dernière livraison de la revue Journalism Mass communication Quarterly. Elle a exploité un bassin de 255 cobayes pour arriver à ces conclusions, d’abord en dressant leur profil psychologique à l’aide d’un questionnaire et ensuite en les amenant à s’engager, à exprimer leur opinion, à partager un point de vue et même à se prononcer sur l’opinion des autres, par l’entremise de Facebook sur une information précise : la reprise des frappes aériennes de l’armée américaine sur le groupe terroriste État islamique en Irak.

Petit détail : les participants étaient séparés en deux groupes. À l’un d’eux, la chercheuse a volontairement rappelé que, malgré le fait qu’elle allait tout faire pour que les opinions exprimées restent confidentielles, les cobayes ne devaient pas perdre de vue « que la National Security Agency [les services secrets américains] surveille les activités en ligne des citoyens, ce qui est hors de [son] contrôle ».

Effet immédiat

Et le pire s’est bien sûr produit…

Les participants ayant déclaré comprendre la nécessité d’une surveillance en ligne, et ayant affirmé ne rien avoir à cacher, ont malgré tout « modifié leurs comportements en exprimant leur opinion uniquement lorsqu’elle était majoritaire », peut-on lire. À l’inverse, ils l’ont « fait taire lorsqu’ils ont senti qu’elle ne l’était pas ».

Ce n’est pas tout : les cobayes humains dont le profil psychologique laissait pourtant apparaître une faible sensibilité à l’autocensure sont, eux aussi, entrés dans cette « spirale du silence », explique-t-elle, en faisant référence ici à cette théorie sociologique, élaborée en 1974 par Elisabeth Noelle-Neumann, qui explique que, par peur du rejet et de l’isolement, les individus dans un groupe ont tendance à taire un point de vue s’ils sentent qu’il n’est pas partagé par une grande partie dudit groupe. Et d’ajouter : « C’est la première étude qui fait la preuve que les programmes de surveillance étatique en ligne menacent l’expression des idées minoritaires et contribuent au renforcement de l’opinion majoritaire. »

Les agents de conformité sociale, les adulateurs du consensus mou, les paniqués devant la différence ont certainement tout pour se réjouir des résultats de cette étude. Les autres ? Un peu moins, puisqu’elle vient une nouvelle fois faire muter les illusions du numérique en énième désillusion : quoi qu’en disent les chantres du tout à l’ego numérique, les réseaux sociaux ne sont pas forcément des vecteurs de diversité dans les idées, des lieux de confrontation d’opinions évoluant dans un large spectre de la pensée humaine, pour le bien, le mieux et l’avancement de l’humanité. Que non ! Ces espaces, malgré leur bonne volonté, contribuent surtout au rétrécissement et à l’homogénéisation. Ils nourrissent le conformisme plus que la curiosité et l’ouverture, par cette mécanique redoutable d’une monoculture qui, dans d’autres écosystèmes, a fait perdre le goût aux pommes et la variété des tomates, a appauvri les sols et asservis ceux et celles qui les travaillent. Le culte de la pensée unique stimule souvent la superficialité et l’image au mépris de la diversité, des aspérités, des marges, des singularités…

Dans les pages du Washington Post, la semaine dernière, l’auteure-chercheuse résume d’ailleurs sa crainte : « Ce qui m’inquiète, dit-elle, c’est cette surveillance qui induit une culture de l’autocensure privant de parole les minorités. Or, il est difficile de protéger et d’améliorer les droits des minorités lorsque leur voix ne fait pas partie du débat. La démocratie se nourrit de la diversité des opinions et l’autocensure l’en prive ».

Un point de vue, une perspective qui mérite sans doute de devenir rapidement majoritaire…

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