Le Nouveau Monde

Lors d’un récent séjour en République dominicaine, j’ai beaucoup réfléchi à la « globalisation », concept très discuté dans la campagne présidentielle actuelle. Santo Domingo, la capitale, était la première ville européenne du Nouveau Monde — la réalisation des ambitions globales de Christophe Colomb et de la monarchie espagnole —, et m’y retrouver m’a poussé à analyser le discours franchement antimondialiste qui domine le débat entre les candidats principaux.

Donald Trump dénonce presque tout ce qui vient de l’étranger (à part, bien sûr, son épouse, Melania). Des accords de libre-échange négociés par des « idiots » aux dépens de l’Amérique aux sournois immigrants mexicains qui piratent nos emplois, en passant par les nombreuses bêtises militaires outre-mer commises par des gouvernements républicains comme démocrates, le milliardaire de l’immobilier peint un portrait affreux des territoires en dehors de nos frontières.

« Nous vivons dans un monde très brutal », a-t-il déclaré mardi dernier à Anderson Cooper, de CNN. « Regardez ce que le monde nous fait à tous les niveaux, soit dans le domaine militaire, soit dans celui du commerce… Le monde profite des États-Unis, et cela nous conduit littéralement à devenir une nation du tiers-monde. » Trump voudrait donc se retirer de ce monde méchant, qui persécute l’Amérique innocente, et ériger des barrages. « Nous sommes un pays pauvre maintenant. »

Globalement, Bernie Sanders aurait moins la frousse. Son frère aîné a émigré en Angleterre. Bernie parle souvent de ses racines polonaises. Mais Sanders peste, lui aussi, contre le libre-échange et l’invasion de l’Irak, bien qu’il sympathise plus que Trump avec « l’autre ». Tous les deux affirment leur détermination à rebâtir une Amérique affaiblie par des relations malsaines avec l’extérieur.

Dieu sait que je suis dégoûté par les ravages de la mondialisation à l’américaine : la guerre du Vietnam ; l’ALENA ; l’invasion de l’Irak ; le renversement de Kadhafi ; la guerre quasi permanente en Afghanistan, etc. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, il est difficile de parler d’une seule vraie réussite dans la politique étrangère de Washington (c’est Gorbatchev, et non pas Reagan, qui a « gagné » la guerre froide).

Le berceau de la mondialisation

Cependant, la beauté du quartier colonial de Santo Domingo me fait hésiter dans mes critiques. La cathédrale, un mélange de styles gothique et plateresque, est remarquable. Comme les petites rues et ruelles verdoyantes, les jolies places tranquilles à l’ombre, l’agréable architecture des immeubles coloniaux toujours habités et vivants après des siècles. On pourrait y flâner pendant des heures.

Mais attendez. N’est-ce pas la création d’Espagnols « mondialistes » dont la cruauté est légendaire ? Au fait, n’est-ce pas le berceau de la mondialisation meurtrière de l’Occident moderne ? De nos jours, c’est la mode de traiter de génocide l’arrivée de Christophe Colomb et plus tard de son frère, Bartholomé, sur l’île d’Hispaniola. Lorsque je me suis promené le long de La Calle Las Damas, j’ai senti la présence de ces premiers conquistadors d’origine italienne et des architectes et dessinateurs qui les ont accompagnés. D’après mon guide touristique, parcourir cette rue, c’est « retracer les démarches des premiers explorateurs espagnols, qui ont utilisé Santo Domingo comme base pour la conquête de l’Amérique latine ». Mais aussi pour la quasi-extinction des indigènes, notamment la tribu des Taïnos, qui a disparu à Hispaniola après avoir subi l’esclavage, des viols et une épidémie de petite vérole en 1518. Voilà de vrais innocents massacrés par « la mission civilisatrice » d’un monde à la recherche d’or et d’âmes pour enrichir l’aristocratie de Madrid et le souverain pontife de Rome.

Le paradoxe de ce joli quartier de Santo Domingo construit sur les cadavres indigènes me fait penser aux grandes villes mexicaines le long du Rio Grande, gonflées par l’ALENA, débordant d’usines et d’ouvriers mal rémunérés et hébergés, eux aussi victimes des aventuriers occidentaux. Pas autant de cadavres, rues toujours ornées de quelques beaux édifices, mais quand même souffrant de dégâts considérables.

Selon John Gray, grand critique anglais du libre-échange, « l’actuel projet d’un seul marché global est la mission universelle de l’Amérique cooptée par son ascendance néo-conservatrice… le marché libre a remplacé [une] tradition américaine libérale » autrefois « généreuse et noble ». Aujourd’hui, l’homme d’affaires américain part à l’étranger non pas dans le but de convertir les païens, mais afin de les faire travailler bon marché. Cela est une agression contre le monde. Trump a l’intelligence brute de le comprendre, mais, isolé par l’argent dont il a hérité, cloîtré dans sa tour hideuse, il n’est pas vraiment un homme du monde. Si les petites gens voient en lui un messie, alors que le Seigneur les garde.


 
4 commentaires
  • Pierre Desautels - Abonné 4 avril 2016 08 h 02

    L'Occident "chrétien".


    "Voilà de vrais innocents massacrés par « la mission civilisatrice » d’un monde à la recherche d’or et d’âmes pour enrichir l’aristocratie de Madrid et le souverain pontife de Rome."

    Une fois de plus, un texte éclairant de John R. MacArtur, qui nous fait voir l'autre côté de la médaille...

  • Nadia Alexan - Abonnée 4 avril 2016 17 h 06

    Les accords de libre-échange nous privent de notre souveraineté.

    Rien n'est plus dévastateur que les accords de libre-échange qui enlèvent la souveraineté des pays et les empêchent à légiférer pour le bien-être de ses citoyens. Ces ententes n’ont rien à faire avec le commerce. Elles sont des chartes de droits auprès des corporations en leur donnant le droit de poursuivre nos gouvernements quand elles ve veulent pas adhérer à nos lois. Il faudrait se débarrasser du chapitre onze de l'ALENA sur les investissements, si on veut sauf garder notre souveraineté..

  • Eric Lessard - Abonné 4 avril 2016 19 h 54

    Mondialisation

    Personnellement, je trouve votre comparaison entre la mondialisation d'un côté et l'esclavage et le génocide contre les Amérindiens de l'autre est très exagérée.

    La mondialisation peut avoir certains effets négatifs, mais elle enrichit beaucoup plus de gens qu'elle n'en appauvrit. Comme le dit Guy Sormans, sans la mondialisation, il n'y aurait pas de smartphones, du moins pas à des prix abordables, sans parler de milliers d'autres produits qui nous viennnent des quatre coins du monde à bas prix et qu'on serait incapables de produire ici, même avec des barrières tarrifaires astronomiques.

    Si chaque nation devait se débrouller seule, le monde serait beaucoup plus pauvre qu'il ne l'est actuellement.

    Bien sûr, les États-Unis ont peut-être la nostalgie du temps où ils possédaient à eux seuls plus de la moitié des richesses de la planète, mais ce n'est pas un pays pauvre pour autant. La richesse pourrait par contre être mieux partagée comme le pense Sanders.

  • Antoine W. Caron - Abonné 6 avril 2016 11 h 29

    Trump et Sanders

    J'en ai plus que marre de ces rapprochements exagérés entre Trump et Bernie Sanders. Tout ce qu'ils ont en commun est de canaliser la grogne populaire contre l'establishment. Sur le plan des idées...encore faudrait-il que Trump en ait: ce n'est qu'un ramassis de préjugés racistes et ignorants. Bernie Sanders est le politicien américain le plus "articulé" et intéressant depuis des décennies!