Les vautours sont repus

L’Argentine a finalement trouvé un compromis avec ses créanciers les plus récalcitrants, mais le problème de l’absence de règles communes et raisonnables sur le règlement de la dette des États reste entier.

Le Parlement argentin a vraisemblablement mis un terme jeudi à un contentieux hérité de la terrible crise économique de 2001 et qui avait isolé la troisième économie d’Amérique latine des marchés financiers internationaux. Chose qu’on avait fini par croire impossible, les élus ont entériné le compromis conclu entre le nouveau président Mauricio Macri et les derniers créanciers étrangers qui refusaient de prendre acte de la faillite du pays il y a 15 ans et qu’on surnommait les « fonds vautours ».

Preuve que ce ne sont pas toujours les bons qui gagnent, l’entêtement et la guérilla juridique de ces investisseurs se sont avérés très payants. Alors que les 93 % de créanciers les plus accommodants avaient accepté depuis 5 sinon 10 ans de ne récupérer qu’environ 35 ¢ pour chaque dollar de dette argentine qu’ils détenaient, notre petite minorité d’irréductibles vautours se voit offrir aujourd’hui plus du double (75 ¢) pour des dettes qu’ils ne détenaient souvent même pas à l’origine, mais qu’ils avaient plutôt ramassées à terre pour une fraction du prix. L’un des chefs de la fronde contre Buenos Aires, le fonds NML du milliardaire américain Paul Singer devrait recevoir par exemple de l’État argentin un joli remboursement avec intérêts de 2 milliards pour des dettes d’une valeur nominale de 400 millions, mais rachetées à d’autres créanciers moins patients et vindicatifs pour 80 millions, soit un juteux rendement de 2500 %.

Cette entente permettra à l’Argentine de retourner sur les marchés internationaux de capitaux pour financer les projets de réformes et d’infrastructures du nouveau gouvernement Macri. Succédant à 12 années de fuite en avant du couple présidentiel Nestor et Cristina Kirchner, il a hérité d’une économie qui était déjà déprimée avant que s’effondrent les prix de ses ressources naturelles, qui était prise l’an dernier avec une inflation moyenne de 30 % et qui a pour voisin un géant brésilien qui entre dans sa deuxième année de récession économique.

Au-delà des clichés

Cette histoire dépasse le cliché des féroces fonds spéculatifs américains qui extorquent un pauvre pays du Sud sans défense ou de celui du pays prodigue qui n’a pas compris qu’il faut payer ses dettes même après avoir fait défaut sur sa dette souveraine huit fois depuis son indépendance.

L’histoire argentine a surtout mis en évidence les importantes lacunes du système financier international lorsqu’un pays n’arrive plus à faire face à ses dettes. Dans les économies nationales, on a compris que lorsqu’un individu ou une compagnie est en faillite, il vaut mieux pour tout le monde de se partager équitablement les actifs restants que de s’acharner sur le mauvais payeur dans le fol espoir de récupérer la totalité de son dû.

Les fonds vautours avaient découvert entre autres que les textes en petits caractères des obligations argentines n’avaient pas de clause d’action collective (CAC) spécifiant qu’en cas de défaut, et par souci d’équité, un arrangement convenant à une majorité qualifiée de créanciers s’imposerait à tous les autres. Des associations internationales ont mis au point depuis des contrats de prêt standards dans lesquels se retrouve cette disposition et qu’au moins une trentaine de pays du Sud ont adoptés. On estime cependant que 20 % de la dette libellée en droit étranger en circulation n’a pas cette protection. Équivalant à 200 milliards, elle concernerait notamment le Venezuela et plusieurs pays africains, rapportait le mois dernier le quotidien français Les Échos.

Il y a aussi d’autres textes en petits caractères auxquels l’Argentine aurait dû faire plus attention, dit-on, notamment ceux qui lui auraient évité de voir son affaire arbitrée à l’étranger par un juge de New York.

Régler au plus fin les contrats de prêt dans l’espoir d’anticiper et d’empêcher les coups fourrés que pourraient un jour nous jouer les armées d’avocats de fonds vautours est une mission presque impossible, écrivait en novembre le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz dans le site Internet d’analyse Project Syndicate. Il faudrait plutôt un traité international créant un cadre juridique contraignant pour tous les pays et visant à mettre un peu d’ordre, d’équité et de bon sens dans tout cela.

Besoin de règles communes

Sous l’impulsion de l’Argentine, l’Assemblée des Nations unies a lancé un projet en 2014 qui n’est pas parvenu à faire mieux que d’accoucher d’une résolution non contraignante affirmant neuf principes : le droit des États à procéder à une restructuration de leurs dettes, leur immunité, le traitement équitable des créanciers, la CAC, la transparence, l’impartialité, la légitimité, la durabilité et la bonne foi dans les négociations.

La résolution a été adoptée par une très large majorité de pays, même si plusieurs d’Europe se sont abstenus, dont la France, l’Italie et la Grèce. Six pays ont voté contre : les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Japon, Israël… et le Canada.

Ces pays s’opposent notamment aux dispositions visant à protéger les pays emprunteurs en position de faiblesse devant de puissants créanciers, expliquait Joseph Stiglitz. « C’est peut-être parce que ce sont tous d’importants pays créanciers qui ne veulent pas de limitation à leur pouvoir. »

2 commentaires
  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 3 avril 2016 11 h 29

    «Oncle Bernard - L'anti-leçon d'économie»

    Ce soir (dimanche, 3 avril 2015) au Canal Savoir, dans un film de Richard Brouillette réalisé en 2000, Bernard Maris, économiste et chroniqueur au Charlie Hebdo nous parle d'économie. A voir!

    Bernard Maris a été assassiné en janvier 2015 lors des attentats à Paris au local du Charlie Hebdo.

  • André Labelle - Abonné 3 avril 2016 14 h 16

    Qui sont les vautours ?

    La vie de communautés entières est mise à mal par les effets de ces vautours qui ne cherchent qu'à profiter au maximum de sitautions économiques désastreuses qu'ils ont souvent eux-mêmes provoquer.

    Combien de morts et de vies détruites à cause de l'impact de solutions économiques exigées par ces céanciers sans foi ni loi si ce n'est celle du plus fort.

    Nos politiciens à la tête du gouvernement québécois ne cessent de crier au loup par rapport aux coûts astronomiques en intérêts de la dette publique. Mais à qui un gouvernement, un pays paie-t-il ces milliards ?

    Ces créanciers qui s'enrichissent de la misère des populations prennent bien soin de rester dans l'ombre. Quand avons-nous un rapport complet et explicite concernant ceux à qui sont versées les sommes astronomiques ? Pourquoi en savons-nous si peu à ce sujet ? Pourquoi est-ce si difficile de connaître toutes les ramifications financières liées à ces créanciers de la dette publique ?

    Peut-être que si nous avions des réponses nous poserions un autre regard sur cette cruelle réalité financière et que nos politiciens seraient perçus avec encore moins de complaisance.

    Les révolutions françaises et bolchéviques ont changé la face du monde en éliminant une certaine classe sociale qui vampérisait tout. Nous devrions réfléchir aux leçons de l'Histoire.