La ballade des vieux palaces

L’Impérial est le mieux préservé des grands palaces, restauré à grands frais entre 2000 et 2004.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’Impérial est le mieux préservé des grands palaces, restauré à grands frais entre 2000 et 2004.

Cette semaine, je suis allée voir ce qui restait du vieux théâtre Snowdon sur le boulevard Décarie, dans Notre-Dame-de-Grâce. Des jeunes ont mis le feu samedi dernier au bâtiment Art déco, par désoeuvrement, ou juste pour se filmer en train d’enflammer des cubes de styromousse, avant de diffuser leurs exploits sur Snapchat. Pas fort !

Une centaine de pompiers ont dû se démener pour éteindre les flammes.

En janvier dernier, la Ville l’avait mis en vente. Mais l’ancien palace, à l’abandon depuis trois ans, semblait pourrir sur pied. Sa belle enseigne métallique rouillait. On l’aperçoit toujours de loin, comme un phare. Combien de temps encore ?

Devant la porte était stationné un camion d’une compagnie spécialisée dans les sinistres en tous genres. Sur son flanc, une grue semblait s’affairer à vider des gravats. Je suis entrée pour voir, même si on n’est pas censé. Il ne restait plus grand-chose de la salle d’origine, jusque-là préservée au deuxième étage. Les derniers pilastres avaient brûlé, le plafond n’était plus qu’une ombre. L’odeur de feu qui a pris la flotte nous prenait à la gorge.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’Impérial est le mieux préservé des grands palaces, restauré à grands frais entre 2000 et 2004.

Un jeune homme de la compagnie m’a dit en me reconduisant dehors : « C’est la dernière étape avant la démolition, je pense. » On a convenu que si les jeunes avaient pu mettre le feu, c’est qu’on y entrait facilement. « Tu prends une crowbar [un pied-de-biche en bon français] et tu défonces… »

Le théâtre Snowdon, construit en 1936, avait été décoré par le célèbre Emmanuel Briffa, à l’instar du Rialto et de l’Outremont. Il a vécu sa gloire jusqu’en 1982 avant d’abriter un centre commercial, une salle de gymnastique, puis rien du tout.

Les photos d’époque ressuscitent des moulures superbes, un plafond évoquant l’intérieur d’un paquebot. Dans les rayons de ma bibliothèque, j’ai extirpé Montreal Movie Palaces de Dane Lanken. Il assure que le Snowdon fut le premier palace érigé après la Grande Dépression et le dernier construit par le grand architecte D.J. Crighton. Les décorations de Briffa sur le plâtre des corniches étaient réputées pour leur goût exquis.

Ce beau livre hommage aux anciens palaces montréalais se visite en partie comme un cimetière, ou sa salle d’attente, éclairant çà et là des trésors épargnés.

Ces vieilles ruines…

Aux quatre vents, sur Sherbrooke Ouest : L’Empress, devenu le cinéma V (seul de style égyptien au pays — inspiré par la découverte du tombeau de Toutankhamon —). En 1992, un incendie l’a endommagé. Sa façade évoque toujours un portique de la Vallée des rois. Sous proposition de rachat sans fonds suffisants, en attendant Godot, faute de soins, le bâtiment pourrit.

On aura suivi toute la saga du théâtre Rialto sur du Parc au long des décennies 1990 et 2000. Son propriétaire lui grugeait le cachet au profit d’un steak house. Le bâtiment avait beau être classé par trois ordres de gouvernement, rien n’y faisait. Jusqu’à son rachat en 2010 par un amateur privé, Ezio Carosielli, qui lui redonna sa splendeur. À minuit moins cinq. Ouf !

Reste bien sûr l’Outremont, depuis 2011 propriété de l’arrondissement, tour à tour cinéma et salle de spectacle, bien restauré. La communauté d’Outremont s’était battue pour sa survie ; des gens informés, influents des beaux quartiers. Ça aide.

Tant d’autres temples historiques ont eu moins de chance. Les Montréalais pleureront un jour la perte de ces « vieilles ruines ». À l’heure où les salles de cinéma en arrachent, la volonté de sauver les murs et les meubles s’étiole davantage.

La Ville n’a que faire, semble-t-il, des vieux palaces, si onéreux d’entretien. Les laisser se transformer en repaires de squatters, en perchoirs à pigeons règle bien des problèmes. Plus rien à sauver. Ensuite on rase.

Faut pas nous en conter… On aura vu le Séville sur Sainte-Catherine se désintégrer sous nos yeux, d’une année à l’autre plus ravagé, jusqu’au coup de grâce en2010. De même le York, détruit en 2001 par l’Université Concordia, qui sauva trois de ses murales de l’anéantissement et puis basta !

Quel avenir ?

Au coeur du Quartier des spectacles, sur de Bleury, l’Impérial, splendide perle baroque centenaire, est le mieux préservé des grands palaces, restauré à grands frais entre 2000 et 2004. Sous sa façade toute sobre, l’exubérance du décor : des fresques, des plâtres ornés, le rideau de scène de Briffa nous épatent à chaque visite.

Il appartient au Festival des films du monde depuis 1995, ou plutôt à un organisme sans but lucratif sous sa gouverne, loué pour des rendez-vous de films, des avant-premières, des enregistrements d’émissions, bien en deçà de son potentiel.

Hypothéqué, réhypothéqué afin de renflouer les coffres d’un FFM en mal de subventions, son avenir semble nébuleux.

Entre les branches, et pas loin du tronc, on entend dire qu’il serait à vendre, avec quatre entrepreneurs sur les rangs. Mais l’Impérial est un immeuble patrimonial classé. Au ministère de la Culture, on m’assure que toute intention de vente doit lui être soumise à un mois d’avis, et qu’il n’a rien reçu.

François Beaudry-Losique, fils du président du FFM et directeur de l’Impérial, nie les rumeurs de vente prochaine, tout en admettant qu’un jour, peut-être… L’hypothèque à rembourser constitue une épée de Damoclès, il en convient. « Des négociations avec plusieurs groupes ont eu lieu dans le passé. On sait qu’il y a des gens intéressés. Si on trouvait un partenaire… » Il assure parler de promoteurs qui construiraient au-dessus du bâtiment, écarte la perspective d’une vente de la salle elle-même. Mais ça jase en coulisse.

L’Impérial ne peut changer de vocation. De propriétaire, oui, en se collant alors aux besoins d’un nouvel acquéreur privé.

Nous, on lui souhaite plutôt un avenir de vaisseau amiral culturel. Puisse le palace rescapé se voir offert un jour au public, avec une programmation forte, une volonté collective de l’implanter vraiment au coeur du Quartier des spectacles ! Think Big ! comme disait l’autre. On peut toujours rêver…