Comment peut-on être conservateur?

L’analyste en développement Philippe Labrecque donne des pistes pour comprendre le conservatisme.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’analyste en développement Philippe Labrecque donne des pistes pour comprendre le conservatisme.

Serais-je un conservateur qui s’ignore ? Je ne me suis jamais défini ainsi, mais dernièrement, une collègue, en désaccord avec le contenu de certaines de mes chroniques, m’a amicalement qualifié de dinosaure. Je cherche, depuis, à m’expliquer cette perception.

Elle ne saurait provenir de mes affinités avec le Parti conservateur du Canada puisque je n’en ai pas. J’imagine que mon parti pris pour la social-démocratie et contre le capitalisme débridé n’est pas en cause non plus. Généralement, de telles positions sont plutôt assimilées au progressisme. Je conclus donc, après réflexion, que cette accusation de conservatisme vise surtout certaines rigidités dont je ferais preuve dans le dossier dit identitaire.

Partisan acharné d’un Québec français, défenseur d’une tradition québécoise ancrée dans l’histoire longue, admirateur de quelques grandes figures indépendantistes d’hier comme Bourgault et Falardeau, j’en serais resté, selon la perception de ma collègue, à un souverainisme classique. Mon attachement à un certain héritage catholique n’aiderait pas non plus ma cause.

Eh bien, si c’est cela être conservateur, je veux bien l’assumer, mais non sans ajouter « de gauche » à l’étiquette. J’ai l’impression, d’ailleurs, qu’un intellectuel comme le cinéaste Bernard Émond serait partant pour faire de même.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’analyste en développement Philippe Labrecque donne des pistes pour comprendre le conservatisme.

Le véritable progrès

Les choses, dans ce débat, ne sont plus aussi simples qu’avant. Il y a peu, un conservateur était un homme de droite, favorable au capitalisme, à la Stephen Harper, mettons, et un progressiste était un homme de gauche, favorable à la justice sociale et à l’intervention étatique en ce sens.

C’était le temps, comme l’explique le philosophe Éric Martin dans Relations (septembre-octobre 2015), de la « pensée binaire, qui oppose le “ bon ” progrès et l’avenir lumineux à la noirceur d’un “ mauvais ” passé dégoulinant d’archaïsmes oppressifs ». Or, continue le philosophe, on découvre de plus en plus, devant les effets corrosifs de la modernité libérale, « que le véritable progrès ne se construit pas en s’arrachant au passé, mais en utilisant comme marchepied ce qui, dans la forme de société antérieure, représente déjà une incarnation partielle du bien, du vrai, du juste ou du beau ». Une gauche vraiment libératrice serait donc aussi, d’une certaine manière, conservatrice. Le philosophe Jean-Claude Michéa, en France, défend une thèse semblable.

Les penseurs réunis par l’analyste en développement des affaires Philippe Labrecque dans Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens peuvent-ils nous aider à mieux naviguer dans ce nouveau débat sur le conservatisme ? En partie seulement. À l’exception du sociologue Jacques Beauchemin, tous les intellectuels (français, britanniques, américains et québécois) qui répondent aux questions de Labrecque se réclament d’un conservatisme de droite. C’est là la faiblesse de cet ouvrage, par ailleurs éclairant.

« Issu de la modernité tout en étant critique et prudent à son égard, le conservatisme est de nos jours souvent mal compris, caricaturé et raillé », écrit Labrecque. Le définir n’est pas chose facile, conviennent presque tous les penseurs ici réunis. S’agit-il d’une philosophie politique, d’une idéologie ou d’une simple sensibilité ?

L’Américain William Kristol parle d’une « disposition et [d’]une attitude envers la politique et la vie en général », caractérisées par « une forme de scepticisme envers les mérites du changement, en particulier envers la vision progressiste et moderne du changement ». Le Britannique Theodore Dalrymple évoque les vertus de prudence et de retenue.

Le Suisse Jan Marejko, un des plus stimulants interlocuteurs de Labrecque, mentionne que « la tradition conservatrice souligne l’importance de la reconnaissance pour ce qui a été fait, pour ce que nous donne la création et pour ce que nous donne la culture ». Tous ceux, de droite comme de gauche, qui craignent les excès d’une modernité libérale hyperindividualiste dominée par le principe de la fuite en avant peuvent se retrouver peu ou prou dans ces principes.

Nationalisme conservateur

Les clivages se manifestent à l’heure de préciser les incidences de ces grandes notions. Si tous ces conservateurs insistent sur l’importance de la famille et de la responsabilité individuelle, certains d’entre eux établissent un lien direct entre le respect des libertés individuelles et le marché libre à peine réglementé par un État modeste, alors que d’autres, nombreux, rejettent cet économisme et prônent un conservatisme plus culturel (traditions religieuses, éducation classique, rejet de la « discrimination positive »). Accusé d’engendrer la « fragmentation sociale » et le relativisme culturel, le multiculturalisme n’a vraiment pas la cote auprès des conservateurs.

Jacques Beauchemin, qui définit le conservatisme comme « une philosophie politique qui privilégie le commun plutôt que le particulier », défend, au Québec, un nationalisme conservateur de gauche séduisant. Progressiste par son attachement à l’État-providence et à la modernisation du Québec issue de la Révolution tranquille, le sociologue exprime son conservatisme dans sa conception de la nation québécoise « comme communauté d’histoire » ayant « un centre de gravité identitaire », une « culture fondatrice » de tradition canadienne-française à laquelle il importe d’être fidèle afin que cette communauté conserve son sens.

« Le talent et le travail des nouveaux arrivants sont précieux et nous avons un devoir d’accueil, écrit Beauchemin. En retour, il doit y avoir une adhésion à notre vie commune. Apprendre le français et le parler, par exemple, n’est-ce pas le minimum ? » Ce n’est pas, il me semble, être un dinosaure que de le penser.

« À l’inverse du modernisme, qui se laisse mener, avec sa propre approbation, par une logique tyrannique du changement, d’une soi-disant recherche de l’amélioration sans limites et d’un désir constant du dépassement, le conservatisme réconcilie avec le passé et permet d’apprécier les bénéfices du présent et de la stabilité fragile de l’ordre civil » Extrait de «Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens»

Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens

Philippe Labrecque, Liber, Montréal, 2016, 204 pages

9 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 2 avril 2016 07 h 40

    Le langage d'une "Solidaire"?

    Ta critique viendrait-elle d'une personne de Québec Solidaire? De cette frange de la gauche qui a mené la France et la Belgique au chaos social?

  • Jean-François Trottier - Abonné 2 avril 2016 09 h 04

    L'adolescence cyclique

    Chaque génération qui s'éveille à sa nation condamne avec véhémence la précédente, probablement parce que celle-ci n'a pas été au bout de sa course dans le cas Québécois.
    Les mots vieillissent vite et les modes rendent tout plus ou moins ridicule avec le temps.
    Se perd une certaine perspective à chaque cycle de 20 années, probablement à cause d'un manque flagrant de connaissances historiques. Ainsi les nouvelles générations n'entendent que ces mots qu'elles considèrent désuets sans en connaître le poids.

    À la base, on est en faveur du français parce que des millions de personnes autour de nous sont mal à l'aise avec toute autre langue. Pourquoi ? Parce que 10 générations de gens ont été repoussés loin des leviers de pouvoir en raison de leur langue, on été traités en nègres blancs, cantonnés dans les campagnes et les quartiers de misère. Les héritiers de ce "linguisme" ont oublié l'importance de l'éducation, même 50 ans après Paul Gérin-Lajoie.
    On oublie comment ce dit linguisme se propage très près de chez nous, là où des gens votent rouge en bloc sans se poser de question. Le peuple le plus frileux n'est pas celui qu'on pense et les belles unanimités communistes rejoignent facilement celle des apartheids.
    À force de défendre la langue, on omet de dire que c'est une question de peuple, un peuple qui n'a pas demandé à naître, qui a survécu parce qu'il était trop pauvre pour intéresser qui que ce soit. Ses tenants ont le droit abolu de se sentir à l'aise quand ils parlent, de travailler dans leur langue et de savoir que leurs petit-enfants le pourront aussi.
    C'est un droit et un devoir.

    Personne ne défend les universitaires qui s'engoncent dans la beauté de la langue, tout le monde le devrait: ils se battent pour rendre les autres plus libres d'être eux-mêmes.

  • Yves Laframboise - Inscrit 2 avril 2016 11 h 40

    NOTRE ÉPOQUE

    Je trouve votre réflexion fort intéressante et tout à fait pertinente.

    Avec la mondialisation, l'accessibilité de tous aux mêmes biens matériels, aux mêmes informations et à des valeurs souvent différentes des nôtres, une sorte de relativisme s'introduit subtilement dans les esprits. Dès lors, se dire attaché à des valeurs propres à la société dans laquelle nous avons évolué et pour lesquelles nous nous sommes battus nous fait passer pour de conservateurs, des dinosaures. Car tout devient discutable, donc sujet à rejet.

    C'est un effet pervers de notre époque où la principale valeur des choses réside dans leur caractère de nouveauté. Dans une telle fluidité des esprits, où de plus le narcissisme règne en maître, comment défendre quoi que ce soit qui ne remporte pas la faveur facile de tous ?

  • Jean Laberge - Abonné 2 avril 2016 12 h 26

    Penser le conservatisme avec Oakeshott

    Le conservatisme n’a pas bonne réputation chez les philosophes. John Stuart Mill (1806-1873), philosophe britannique célèbre, qui fut député whig (libéral) à la Chambre des communes de 1865 à 1868, fit un jour cette cinglante attaque à l’endroit du parti tory : «Le parti conservateur est, de par sa composition même, le parti le plus stupide.» Sorte de « mouvement évitant le mouvement » écrit Michel Lauzière. Sortons de ces ornières et pensons le conservatisme à la lumière du philosophe britannique malheureusement méconnu Michael Oakeshott (1901-1990)

  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 2 avril 2016 23 h 50

    Le paradoxe gauche-droite!

    Je vous trouve très progressiste politiquement, très social-démocrate. J'imagine que votre étiquette venant de votre collègue vient de la même perception de vous que j'ai.

    Lorsque vous parlez de politique, de philosophie, etc, votre discours est très progressiste, de gauche selon les critères. J'adore cette vision en vous.

    Mais lorsque vous commentez des ouvrages religieux, je ne vous reconnais pas. Vous vous plaisez dans ces textes antiques, immuables et sexistes, qui font la doctrine de vie de la droite dans notre société.

    Probablement que ça vient de là, le commentaire de votre collègue, ce paradoxe envers votre gauche politique essayant toutefois de sauvegarder votre droite religieuse. La religion étant conservatrice par définition, parce que ses révélations sont divines, immuables donc, et non touchées par l'évolution des sciences pures et humaines.