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La bête que l’écriture inventa

Jim Harrison est décédé samedi dernier d’un infarctus au milieu de la sécheresse fauve et azurée de cet Arizona dont il décrivit si bien les paysages et la lumière dans Beige dolorosa.
Photo: Wyatt McSpadden Associated Press Jim Harrison est décédé samedi dernier d’un infarctus au milieu de la sécheresse fauve et azurée de cet Arizona dont il décrivit si bien les paysages et la lumière dans Beige dolorosa.

« La mort a pour nous la vraisemblance, la réalité de notre voyage sur la lune pour un zèbre. » Jim Harrison écrivait ceci à 34 ans, dans une note liminaire à Wolf, mémoires fictifs, son premier roman paru en 1971. Je me souviens du trouble éblouissement jeté comme un sort par la force brute de cette prose que je lisais au tournant du millénaire sur la galerie du vieux chalet familial, tandis qu’un balbuzard campait dans le faîte d’un tremble mort au bord du lac. Qui était donc cet étrange hybride qui pêchait comme Hemingway et buvait comme Bukowski ?

La prose était d’une singulière densité, saturée de mémoire et d’informations, truffée d’attention aux détails et de rude sagesse. Chaque phrase déroulait son mouvement et son sens concentré comme une harmonique profonde. Je suis entré dans Harrison par cette grande porte que formaient les cinq premières oeuvres de fiction rassemblées dans la collection « Bouquins » chez Laffont. Une expérience de lecture, de celles qui vous avalent et vous recrachent comme le ferait n’importe quel univers. La texture de la réalité ne sera jamais plus tout à fait la même, ensuite.

Photo: Wyatt McSpadden Associated Press Jim Harrison est décédé samedi dernier d’un infarctus au milieu de la sécheresse fauve et azurée de cet Arizona dont il décrivit si bien les paysages et la lumière dans «Beige dolorosa».

Harrison avait auparavant été un poète publié. Il est décédé samedi dernier d’un infarctus au milieu de la sécheresse fauve et azurée de cet Arizona dont il décrivit si bien les paysages et la lumière dans Beige dolorosa, novella dans laquelle un prof d’université en congé forcé et soupçonné de harcèlement sexuel se donnait pour mission de rebaptiser poétiquement tous les oiseaux qu’il rencontrait. De Patagonia, le village de moins de 1000 âmes dans les parages duquel il vivait retiré et où, la veille de Pâques, il a pris son envol vers les grandes chasses éternelles, il a écrit qu’il était « ridiculement beau ».

Cette consolation que certains esprits recherchent dans la vie sauvage court à travers la trentaine de livres qu’il laisse, mais l’existence de Harrison fut tout sauf beige, lui qu’un légendaire appétit de vivre, autre mamelle de l’oeuvre, auréolait d’une réputation de gourmet flirtant avec la goinfrerie. La silhouette était à l’avenant. Il semble avoir tout de même eu la papille délicate, comme pourrait en attester sa préférence avouée pour certains grands crus du genre Romanée-Conti 1953. Avec des commensaux comme Orson Welles, autre redoutable fourchette, autre respectable tour de taille, aucune raison de se priver. Impossible d’en douter : ce coeur qui aura attendu 78 ans pour demander grâce était fait solide.

Je suis assis à ma table de travail près d’une pile de livres de Jim Harrison, avec ce beau problème : lequel relirais-je en premier ? Je veux dire : si j’avais le temps, tout le temps de me métamorphoser en nécrologue littéraire sérieux…

Les premiers titres à m’attirer, au moment de poser ce regard jugeur sur une oeuvre en forme de parcours désormais accompli, sont ceux de ses fictions les plus ouvertement autobiographiques. Peut-être parce que, en poursuivant le fantôme de Hemingway — dont il niait toute influence sur son écriture, mais quid du mythe ? — de Key West au Montana en passant par le Nord-Michigan, Harrison est parvenu à transformer sa vie sinon en légende, du moins en chapitre d’une épopée : lecteur de René Char, ami de Jack Nicholson, chasseur borgne, macho fini, l’école de Missoula, Hollywood, la France…

Oui, revenir à la puissance de frappe initiale de Wolf, mémoires fictives. Ou retourner musarder dans « Traces », ce récit d’une éducation littéraire qui complète le triptyque de novellas intitulé L’été où il faillit mourir et où l’on voit passer, sous leur vrai nom, entre les moiteurs arrosées de cocktails de Key West et le grand air roboratif des collines du Montana, son pote Tom McGuane et un débutant inconnu au bataillon : Truman Capote.

Et parlant d’autobiographie, où est donc passé mon exemplaire de presse d’En marge, le livre de mémoires du Gros Jim paru en 2003 ? Dans quel déménagement, quelle maisonnette de fond de rang ou chalet cerné par la forêt a-t-il disparu ? La pile qui trône dans mon antre est bien loin de faire trente livres d’épaisseur et ma culture harrisonnienne comporte des trous. J’ai lu Légendes d’automne, dont la parution intégrale dans un seul numéro d’Esquire en 1978 va conférer la célébrité à cet auteur confidentiel et quadragénaire. Mais pas Dalva qui, dix ans plus tard, vient confirmer sa place au rang des écrivains américains de premier plan. Pas tout à fait là-haut, avec les Roth, DeLillo et compagnie. Mais pas loin. Un de ces auteurs apparemment plus appréciés du public et des éditeurs français que dans son propre pays, qu’il qualifia un jour de « Disneyland fasciste ».

Cet écrivain plus grand que nature, identifié de manière quasi caricaturale aux clichés sur les grands espaces, mais logeant aux antipodes de l’insipide végétarisme dans lequel est en train de se dissoudre une partie du mouvement environnemental, doublé au surcroît d’un disciple de Rabelais, c’était presque trop beau pour Paris. Et si l’Amérique, à laquelle il ne pardonna jamais d’avoir tenté d’exterminer les Indiens, était le monde selon Disney, Harrison, lui, voulait bien être l’ogre de service.

Peut-être que la production, un peu limitée thématiquement, a eu tendance, avec le temps, à se répéter. Peut-être aussi que Big Jim, avec ses personnages d’hommes vieillissants qui passent des centaines de pages à baver sur des jeunes femmes avenantes et délurées, n’a pas beaucoup d’amis dans les campus politiquement corrects.

La prochaine fois que je verrai un ours, comment savoir si ce ne sera pas lui, réincarné ? Il s’identifiait, écrit Serge Lentz dans sa préface au volume édité chez Laffont, à cet animal que John Muir a décrit ainsi : « L’ours est fait de la même poussière que nous, il respire la même brise et boit la même eau, sa vie n’est pas longue, elle n’est pas courte, elle ne connaît pas de début, pas de fin, elle ne se charge d’aucune contrainte, d’aucun projet, elle est au-dessus des accidents du temps et ses années se succèdent, sans repères, sans limites et deviennent ainsi égales à l’éternité. »

1 commentaire
  • Geneviève Laplante - Inscrite 2 avril 2016 11 h 02

    Non mais, quelle plume !

    Je n'ai pas encore lu Jim Harrison, mais la prose de Louis Hamelin vaut en soi un poème.