Luchini, alchimiste du verbe

« Je n’ai jamais vu nulle part une telle résistance, un si fort génie de vitalité pour la langue », écrit Fabrice Luchini à propos du Québec, où il s’est produit à quelques reprises.
Photo: Rafa Rivas Agence France-Presse « Je n’ai jamais vu nulle part une telle résistance, un si fort génie de vitalité pour la langue », écrit Fabrice Luchini à propos du Québec, où il s’est produit à quelques reprises.

Comédien à la diction mâchée, habité par l’importance quasi maniaque du mot juste, la recherche d’un rythme et d’une sonorité, la littérature et la vie, pour Fabrice Luchini, sont depuis longtemps des choses inséparables. C’est même l’une des plus grandes découvertes de sa vie. « Que la littérature, l’oeuvre, la puissance des auteurs, n’est pas dans une université séparée de la réalité, elle n’est pas là seulement quand l’acteur est sur scène. Quelle différence entre la scène et la vie ? »

Son tout premier livre, autobiographique sans être au sens strict une autobiographie, Comédie française (sous-titré Ça a commencé comme ça…) porte l’étiquette assez juste d’« autoportrait littéraire ». C’est aussi — peut-être surtout ? — une sorte de promenade littéraire en compagnie de Céline, Nietzsche, Philippe Muray, Barthes, Molière et Rimbaud.

Né Robert Luchini en 1951 à Paris dans une famille d’immigrants italiens, fils de marchand de fruits et légumes devenu « Fabrice » quand il s’est mis à travailler comme garçon coiffeur à 14 ans dans un chic salon du 16e arrondissement parisien (c’était Jean-Octave ou Fabrice, raconte-t-il), l’acteur est né une seconde fois quand il a joué dans Perceval le Gallois (1978), le film extraterrestre d’Éric Rohmer. Avant cela, avec sa « tête de coiffeur non sexué », la découverte du théâtre à travers le fameux cours d’art dramatique de Jean-Laurent Cochet avait été miraculeuse et salutaire.

Photo: Rafa Rivas Agence France-Presse « Je n’ai jamais vu nulle part une telle résistance, un si fort génie de vitalité pour la langue », écrit Fabrice Luchini à propos du Québec, où il s’est produit à quelques reprises.

Tout comme sa découverte de l’immense et immonde Louis-Ferdinand Céline, sa plus grande rencontre. À 17 ans, une amie lui avait mis le Voyage au bout de la nuit entre les mains. Une trouvaille saisissante, le début d’une véritable histoire d’amour. Plus tard, beaucoup plus tard, en 1985, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud lui ont demandé d’interpréter des textes de Céline sur scène. Il choisira naturellement des extraits du Voyage, dont il apprenait depuis longtemps des pages par coeur et par passion. Vingt-cinq ans plus tard, la féerie continue.

« On n’est pas dans la littérature : on est dans la vie. Céline, comme La Fontaine, comme Villon, comme Rabelais, comme Rimbaud, fait entrer la vie dans la littérature. » Et encore : « Céline jette un regard d’amour sur ce qui, avant lui, était perdu et pas même nommé. Ça n’est jamais solennel. Jamais universitaire. Il touche plus qu’aucun autre au tragique de la condition humaine et on a l’impression qu’il nous parle comme on le fait à un comptoir ou à une terrasse. »

On retrouve dans Comédie française sa faconde habituelle, son humour pince-sans-rire et mordant, son intelligence parfois exubérante de self-made man. Les amateurs fidèles reconnaîtront aussi parfois des extraits de ses spectacles. Peut-être aurait-il pu être plus généreux ? Offrir plus d’inédit ? On comprendra qu’il s’en garde pour la scène. Pour la parole haute et vivante, celle-là des rues imaginaires et des grands livres. « La langue vivante, je ne l’ai pas apprise à l’école. » Elle courait plutôt, raconte-t-il, quand il était enfant, dans le quartier des Abbesses.

« J’aurais tant aimé être de gauche, avoue-t-il sans rire, mais la difficulté pour y arriver me semble un peu au-dessus de mes forces. » Ni de gauche ni tout à fait de droite, Luchini est une sorte de misanthrope qui fait de petites apparitions sous les projecteurs. « Je suis Alceste. Et je m’indigne parce que la relation la plus élémentaire, la courtoisie, l’échange de regards ont été anéantis pour être remplacés par des rapports mécaniques, fonctionnels, performants, dépourvus de mélodie. »

Tantôt cabotin ou provocateur, tantôt touchant et discret, mais toujours sincère, Luchini reste par-dessous tout humble devant le mystère du verbe et de la poésie. C’est quelqu’un qui cherche, c’est l’évidence, sur les traces du Rimbaud de L’alchimie du verbe. Un mystère que Luchini a rencontré dans les livres et après lequel il court depuis. « La poésie, c’est une rumination. C’est une exigence dix fois plus difficile qu’un texte de théâtre. La poésie demande une vulnérabilité, une capacité d’être fécondé. Elle m’accompagne : avec elle, j’essaye d’avancer dans le mystère du verbe et de la création, et je fais honnêtement commerce de ce qui me hante. »

Dans sa courte préface à l’édition québécoise, il en profite pour affirmer que les séjours qu’il a faits à Montréal et à Québec à l’occasion de ses spectacles ont été des moments « quasiment essentiels ». « Je n’ai jamais vu nulle part une telle résistance, un si fort génie de vitalité pour la langue. » On veut bien le croire.

Ce qui l’obsède, ce qui l’a « construit, et qui est aussi source (relative) de malheur chez lui, c’est “ l’admiration pour les génies, et la recherche frénétique et pathétique d’une note qui se voudrait être la note parfaite musicale ». N’est-ce pas la définition d’un alchimiste ? Un solitaire fiévreux possédé par le sens du spectacle, entouré de ses flacons, de vapeurs qui ensorcellent, cherchant à transformer l’ordinaire en paillettes d’éternité.

« La terrible lucidité, celle de Céline comme celle de Nietzsche, est invivable. Elle vous empoisonne. Le fait de travailler la structure du XVIIe siècle, d’entrer dans le mystère de la poésie vous guérit. La poésie vous donne ses vertiges, ses silences. Elle ne s’inscrit plus dans notre temps. Ses suggestions, ses silences, ses vertiges ne peuvent plus être audibles aujourd’hui. » Extrait de «Comédie française»

Comédie française

Fabrice Luchini, Flammarion Québec, Montréal, 2016, 256 pages