Sorties: Dorothée Berryman - P. S.: elle nous aime

«Rien de plus vague que l'idée de bonheur, ce vieux mot prostitué, frelaté, tellement empoisonné qu'on voudrait le bannir de la langue», écrit Pascal Bruckner dans L'Euphorie perpétuelle - Essai sur le devoir de bonheur. Quelqu'un devrait lui présenter Dorothée Berryman car il aurait une image assez précise de ce que peut être le bonheur.

Plus pétillante qu'un Veuve Clicquot, la joyeuse dame. Même dans l'éclairage tamisé du club de jazz Upstairs, rue Mackay, où elle a ses entrées, impossible de ne pas remarquer ses yeux étincelants et son visage lumineux. «C'est tellement facile, en vieillissant, d'être amère, d'avoir des regrets. Mais moi, c'est le contraire. J'ai l'impression que jamais je n'ai été aussi bien.»

Il est vrai que 2003 fut pour elle un grand cru: Les Invasions barbares, Cannes, la montée des célèbres marches avec Mitsou, Jean-Marc Parent et la moitié du bottin de l'Union des artistes, une nomination aux Jutra, catégorie meilleure interprétation pour un second rôle...

Mais également, et sûrement tout aussi important pour la comédienne, la sortie d'un deuxième disque, P. S. I Love You, encensé par la critique, suivi d'un premier vidéoclip (La Vie de cocagne), suivi d'une série de spectacles qui va l'amener de Montréal à Rouyn, sans oublier cet article dans Le Devoir... «Je me trouve privilégiée. Et comme je me trouve privilégiée, je travaille fort.»

En effet. Mener de front une carrière bicéphale, ce n'est pas de la tarte. Car si chanter l'occupe de plus en plus, jouer n'est pas relégué au second plan. Outre Je n'aime que toi (présentement en salle mais sans doute pour pas longtemps), Dorothée incarne la mère de Roy Dupuis enfant dans Jack Paradise, qui prendra l'affiche dans deux semaines.

Elle est aussi de la distribution de Ciao Bello, le nouveau téléroman de Patrice Sauvé (réalisateur de La Vie, la vie et de Grande Ourse) dont la diffusion est prévue pour l'automne à Radio-Canada. D'autres qu'elle auraient la langue à terre ou de la broue dans le toupet; Dorothée regarde son agenda noirci en bénissant le ciel, les nuages, Dieu, la vie. Surtout la vie.

Daddy nostalgie

«Ce n'est pas un vanity project, comme disent les Américains. C'est très sérieux. C'est même crucial.» Cette rage de chanter, elle ne l'a pas attrapée en Chine. L'ex-p'tite biche de Jean-Paul Belleau l'a toujours eu. Dans la ferme familiale, près de Loretteville, on n'était pas riche mais on n'était pas chiche avec la musique. «Daddy, qui était de descendance irlandaise, avait une belle voix. Il avait des disques de jazz, Sinatra, Rosemary Clooney, que j'aimais tant... C'est bizarre mais pour moi, à l'époque, la musique ne pouvait être qu'en anglais. Les seuls airs en français qu'on entendait, c'était les cantiques.»

Sa maman jouait du piano et avait des talents de comédienne. «Je crois que si mes parents étaient nés plus tard, dans d'autres conditions, ils auraient été artistes. Je pense que je suis l'enfant de deux artistes frustrés de ne pas l'être, de ne pas en vivre. Et comme je connais le bonheur de faire ce qu'on aime comme métier, ça m'attriste.»

Début 1970, Dorothée, jeune comédienne, chante à l'occasion, assez bien pour se faire remarquer. «Je jouais dans une comédie musicale au Théâtre de la Marjolaine, à Eastman. Marjolaine Hébert m'avait envoyée faire de la promotion à Appellez-moi Lise...»

Elle s'arrête, rit un peu, presque surprise d'évoquer un passé qui n'existe plus que dans les recoins de sa mémoire et des voûtes de la Cinémathèque québécoise. «J'ai eu alors des offres pour faire des disques, mais j'ai eu peur. Je ne me connaissais pas assez pour savoir ce que je voulais faire, je sentais que je n'avais pas la force de me défendre dans ce milieu.»

Elle en a eu quand même assez pour dire non quand on a voulu lui imposer une image, greluche pop ou pseudo-Petula Clark. Alors, plutôt que d'endisquer des versions françaises de tubes américains et de se produire aux Coqueluches, elle a pris de la graine auprès de Robert Gravel dans La Boîte aux lettres, une émission pour enfants. «Au même moment, Robert inventait la LNI.» Pause. Un ange passe.

Bye bye love

D'autres projets de tours de chant se présentèrent, sans emballer personne, elle et le public. Au début des années 90, elle déménage à New York, où vit son amoureux. Entre deux allers-retours à Montréal pour le boulot, Dorothée se nourrit de jazz, déguste les spectacles de cabaret classique, notamment à l'Oak Room, fameux hot spot de l'hôtel Algonquin, dévore tout ce qu'elle peut trouver dans les archives musicales du Lincoln Center. Sa boulimie lui fait découvrir des délices oubliés, mitonnés dans les années 20, 30, 40, et signés Cole Porter, Cy Coleman, Ralph Blane.

La jazzophile est au paradis mais la comédienne, pourtant bilingue, tourne en rond. «Mon agent new-yorkais me disait: va à Los Angeles. Je ne voulais pas. J'étais si bien...» Elle travaille sa voix avec un coach, décroche quelques rôles dans des productions américaines, partage la vedette d'un navet avec James Brolin, qui deviendra ensuite monsieur Barbra Streisand. «J'ai revu ce film récemment, par hasard à la télé, et mon Dieu qu'on a l'air de se demander tous les deux ce qu'on fait là !»

En 1998, c'est la rupture, avec son homme et avec la Grosse Pomme. Elle rentre dans ses terres pour panser ses plaies... et sniffer de la coke dans la télésérie Réseaux. «Un ami m'a alors dit: je sais comment tu vas te guérir de ta peine d'amour. Tu vas chanter.» La décision est prise: ce sera now or never. «Mon rêve, c'était de pouvoir chanter une fois par semaine quelque part, juste pour le plaisir, un peu comme Woody Allen avec sa trompette.»

Décidée, elle rassemble quelques musiciens, monte un répertoire, travaille les arrangements, bref, s'occupe de tout. Et se retrouve un soir sur la petite scène du Sofa, un bar branché du Plateau, devant une poignée de clients qui s'interrogent: qu'est-ce que la cocue du Déclin vient faire là? «Ç'a marché tout de suite, ce qui prouve que je devais être sur la bonne voie.»

La robe

Le point tournant a lieu au Saint-Sulpice, rue Saint-Denis. C'était son premier spectacle dans une vraie salle. Mais 48 heures avant le jour J, catastrophe: les billets ne se vendent pas. «Je ne pouvais pas annuler, ce n'est pas bon pour le moral des troupes. Moi qui déteste demander, je me suis mise au téléphone, j'ai appelé mes amis. Ils sont venus. La salle était pleine.» Une soirée riche en émotions, et croquée par la photographe Laurence Labatt.

L'un des clichés, devenu affichette, fit sensation: friande de fringues bien coupées, Dorothée y porte l'une de ses robes préférées, de John Galliano pour Christian Dior, un truc hyper-décolleté extra sexy. Résultat: plus besoin d'ameuter les copains pour combler les trous. Un coup de marketing génial, oui, mais qui n'a rien à voir avec Janet Jackson. «Je vous jure, tout ça n'était pas calculé. Je trouvais la photo intéressante, c'est tout. Mais on m'a tellement parlé de cette robe ! Il y a même des gens qui téléphonaient avant un spectacle pour savoir si j'allais la porter.»

Le salut de la liberté

Sur P. S. I Love You, Dorothée se dévoile entre les lignes, sans pudeur et sans l'aide de Galliano: An Occasionnal Man, Que reste-t-il de nos amours, Solitude, Bye Bye Love, A Kiss To Build A Dream On... «Il y a un lien entre les chansons: c'est une femme seule qui parle. Mais ce n'est pas pessimiste, ni de la tristesse. C'est plus une recherche de l'âme soeur. Elle ne l'a pas encore trouvée, mais si elle est là, elle veut au moins lui parler», résume-t-elle dans un grand éclat de rire.

Ne cherchez pas la chanson grivoise du début (popularisée par Colette Renard); c'était un «spécial» pour Belle et Bum. Et ne cherchez pas non plus des textes de Stéphane Laporte: Dorothée ne carbure qu'à la qualité. «Il y a quelques jours, deux copines, des comédiennes de mon âge, me disaient comment le fait que je me sois donné les moyens d'être indépendante et de tripper en plus, c'est extraordinaire.»

Bien sûr, l'angoisse du téléphone demeure mais l'attente est moins pénible quand on peut, comme Dorothée, se laisser aller à ce fameux plaisir solitaire: prendre un café le matin en tête-à-tête au piano, avec ses cahiers de musique.

Et fredonner juste pour soi...

Give me a kiss to build a dream on

And my imagination

Will feed my hungry heart

Leave me one thing before we part

A kiss to build a dream on...

Jyg90@hotmail.com

***
- À Montréal, au Cabaret Music-Hall, du 10 au 14 février et du 2 au 6 mars.
- Au Grand Théâtre de Québec, les 18 et 19 février.
- Au Théâtre du Cuivre de Rouyn, le 27 février.
- À la salle André Chénier, de Ville-Marie, le 28 février.

Upstairs

1254, rue Mackay

% (514) 931-6808

Un club de jazz à découvrir. «L'écoute est bonne ici», précise Dorothée, qui n'y a jamais chanté. Mais ça viendra peut-être...
1 commentaire
  • jacques lacharite - Inscrit 6 février 2004 08 h 41

    dorothée berryman

    Bravo...à la suite de cet article je serais volontaire pour lui frotter le dos et la réchauffer une artiste extraordinaire.


    Jack