Courir plus vite que son ombre

Entre petit galop et simplicité, Joan Roch, ultramarathonien «ultra-ordinaire», se sert de la course à pied comme moyen de transport quatre saisons et fait coup double en s’entraînant pour ses défis sportifs de longue haleine.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Entre petit galop et simplicité, Joan Roch, ultramarathonien «ultra-ordinaire», se sert de la course à pied comme moyen de transport quatre saisons et fait coup double en s’entraînant pour ses défis sportifs de longue haleine.

Car je souffre. Souvent juste un peu, parfois beaucoup. Il y a de bonnes et de mauvaises journées, il y a aussi des semaines entières à oublier, sans compter les engelures, les écorchures, le sang et les larmes.


J’ai toujours aimé les chevaux. J’en ai eu, les ai montés, cajolés, et j’ai couru avec eux sur leur dos et à leurs côtés. J’aime surtout quand ils vont au petit galop, le canter, une allure particulièrement souple et élégante, ni l’épouvante ni le trot. J’adore le muscle fessier défini par l’effort, le souffle qui enfle les naseaux, le poitrail qui se soulève, le regard qui se vide, le plaisir qui perle et la sueur qui luit. J’aime leur course, le son de la foulée, le sifflement du vent, la bête qui déploie tout son potentiel. Les chevaux courent parfois par envie, seuls dans un champ, ils se délient.

Les coureurs me font souvent penser aux chevaux et j’aime les observer courir. Parfois le canter, parfois le trot. Parfois Percheron, parfois Morgan. Je les envie secrètement, mais pas au point de leur emboîter le pas et de me bousiller le cartilage des genoux.

J’aime la simplicité volontaire de ce sport totalement dans l’air du temps, une métaphore appliquée de notre affairement. Chaque geste semble être devenu un exploit assorti d’une médaille, la course n’y échappe pas.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Entre petit galop et simplicité, Joan Roch, ultramarathonien « ultra-ordinaire », se sert de la course à pied comme moyen de transport quatre saisons et fait coup double en s’entraînant pour ses défis sportifs de longue haleine.

Quoi qu’il en soit, en formule modeste, la course à pied est d’une souplesse et d’une liberté qui séduisent. Pas d’horaire, pas de partenaire, pas de matériel compliqué, pas de saison, pas de tracé, pas d’entraîneur, juste soi et ce qu’on a dans la tête comme motivation. Car tout part de là, le mental. On pense qu’on s’entraîne les ischiojambiers et finalement, c’est le lobe frontal qui encaisse et s’essouffle.

Lorsque j’ai lu le livre des aventures de l’ultramarathonien « ultra-ordinaire » Joan Roch, j’ai été subjuguée par son endurance physique, mais surtout par sa détermination. Courir 33 heures d’affilée autour du massif du mont Blanc en s’accordant deux ou trois siestes, avaler 250 kilomètres (l’équivalent de six marathons) entre Québec et Montréal pour voir jusqu’où la machine peut être poussée, ça me laisse le sourcil courbaturé. Ce Journal d’un coureur, déjà au sommet des ventes — et tiré de son blogue —, nous démontre la progression d’une obsession (?), du moins le besoin de dépassement qui meut cet homme de 42 ans, père de trois jeunes enfants, qui a fait de la course son dada et son moyen de transport.

En fait, Joan détestait tellement s’entraîner qu’il a décidé de franchir matin et soir en courant les cinq kilomètres qui le séparaient du travail. Au total, cela lui fait une course de 100 kilomètres par semaine, avec effort mais sans jamais le regretter.

Sur le pied d’alerte

Ce qui frappe chez ce coureur d’origine française, naturalisé québécois, c’est le minimalisme de son attelage (souliers, short, montre, téléphone pour faire des photos), sans sac à dos ni réserve d’eau ou de nourriture, sans écouteurs pour se distraire, que les endorphines et la volonté pour se propulser. Joan aime visiblement voyager léger et cultiver le risque. « C’est un exercice de style. On a tendance à tout compliquer », dit celui qui aurait pu écrire Le zen et l’art du jogging. Il se déplace sur la voie maritime l’hiver pour aller rejoindre l’île Notre-Dame jusqu’au travail, de son domicile de Longueuil. Son esprit photographique le garde sur le pied d’alerte. Joan apprécie particulièrement la diversité visuelle que fournit la saison froide.

Pour les ultramarathons dont il avoue avoir abandonné la moitié jusqu’à il y a deux ans, il n’étudie pas le parcours ni les points de ravitaillement ; il se place volontairement en position de vulnérabilité ou en état d’éveil, c’est selon. « Je n’ai pas abandonné de courses depuis deux ans et j’en ai terminé une douzaine. Je le fais par curiosité, j’aime l’imprévu, l’élément de surprise m’attire. Et comme je n’ai pas d’attentes, je ne suis jamais déçu. »

Tous les voyants sont au vert. Il me faut juste rester en mouvement. L’équilibre est maintenant tel que les heures glissent sur moi. Je perds toute notion du temps et je prends bien soin de rester dans cet état.

 

Joan veut voir jusqu’où on peut aller trop loin. Il entreprendra un parcours de 330 kilomètres dans les Alpes, en septembre prochain, étalé sur quatre ou cinq jours. « À l’île de la Réunion (165 kilomètres), sur 42 heures, j’ai dormi 4 heures », confie ce sportif qui n’avale qu’un seul repas par jour, le soir, et carbure au smoothie en matinée et le midi.

Ce n’est pas l’ampoule ou la faim qui tue, c’est le mental. Et dans son journal de bord, on saisit bien que tous les prétextes sont bons pour abandonner… ou poursuivre. Parfois, on fait équipe avec un autre compétiteur, permettant aux deux de se rendre au fil d’arrivée plutôt que de mordre la poussière chacun son tour. Joan a traversé la Martinique avec un rasta guadeloupéen qui l’a sauvé du naufrage moral et physique. Et vice versa.

La compétition amicale semble plus forte à ce niveau et le dopage n’a pas encore altéré l’idéal sportif. On carbure aux boissons gazeuses et même au bourbon !

Transports collectifs

Durant ses courses quotidiennes, Joan écoute le silence, observe la nature et replace les idées dans sa tête. « Courir, c’est un peu ennuyeux. J’aime prendre des photos pour me distraire, observer un renard passer, traverser le brouillard. » Il ne comprend pas pourquoi on s’imposerait de rester coincé dans le trafic matin et soir alors qu’il franchit la même distance en 45 minutes, plus rapidement qu’en transport collectif. Il constate que, comme pour le vélo il y a 20 ans, la course à pied devient de plus en plus utilitaire : « Combiner transport et course, c’est en pleine explosion ! Certains courent seulement au retour vers la maison, d’autres combinent plusieurs moyens de transport. Ça demande zéro structure. Pas besoin de coach ou de programme. »

La course devient à la fois un moyen de se déplacer dans un milieu urbain encombré et un entraînement sans étirement de ligaments pour l’horaire. Par contre, pour le corps, Joan en a ressenti les effets durant 18 mois avant de s’ajuster à ce nouveau rythme. Depuis peu, il est passé à temps partiel comme programmeur informatique, ses courses lui bouffent trop de temps.

Devenu ambassadeur pour MEC (Mountain Equipment Coop) et figure de proue d’un mouvement qui le dépasse au pas de course, ce beau gosse sympathique à la simplicité rafraîchissante fonce droit devant ou tourne en boucle, mais chose certaine, il inspire à fond.

Reçu le guide Courir autour du monde de Nathalie Rivard. 200 courses sur tous les continents, des demi-marathons, des ultras, déguisés en princesses (Versailles) ou en Robin des Bois (Royaume-Uni), avec ou sans médaille, dans votre cour arrière (Tour du Mont-Royal Brébeuf) ou à l’autre bout du monde (Vibram Hong Kong 100), de quoi se faire un petit parcours semé d’embûches. On vous indique la température moyenne, le matériel, le type de course, les distances et où s’inscrire. Belle idée pour les amateurs de défis. Incidemment, les ultras sont fréquentés à 80 % par des coureurs, et les demis par des coureuses.

Découvert Cours Toutoune réalisé, scripté, filmé, couru et livré par l’humoriste Geneviève Gagnon. Les capsules vidéo de deux ou trois minutes abordent tous les sujets sur un ton « toutoune désinhibée » enrobée assumée et peppée, coach next door, voisine 450 inspirante parce que vraiment ultraordinaire. Bref, sympa et difficilement exportable sans sous-titres. Ça s’adresse aux minces aussi. On marche ou on court derrière elle grâce à son petit pep talk avant l’effort.

Aimé le texte « Une folle envie de ralentir » dans Elle France. L’humanité accélère sa marche depuis le XVIIIe siècle. De plus en plus de gens souhaitent ralentir, adopter le mouvement slow, se débrancher, niaiser. Un texte qui analyse ce besoin de décélération et de« décroissance » découlant de la société hyperperformante dans laquelle nous courons.


Beaucoup de nous

Je crois que Pierre Curzi a bien résumé cette semaine, au micro de Paul Arcand, le sentiment de tristesse qui nous habitait tous, amis ou non, collègues ou pas, à l’annonce du décès de Jean Lapierre : « C’est beaucoup de nous. » Beaucoup de nous dans ce Madelinot coloré qui incarnait l’âme du Québec : ses régions. Du bagout, des métaphores imagées, de l’entregent, de l’accessibilité, de la simplicité, l’intelligence du terrain, de l’humour et de la chaleur. Oui, Paul Houde a raison, nous venons de perdre un Fred Pellerin de la politique. Je lui dédie cette phrase de Jean Yanne : « À quoi peut servir de réussir sa vie ? Ce qu’il faudrait, c’est rater sa mort. »

6 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 1 avril 2016 07 h 48

    Toujours aussi bonne narratrice!

    Je suis chanceuse ce matin. Depuis un mois ma tablette est bousillée, et déjà à sept heures ce matin, j'en avais marre de cette journée qui s'annonce vachement longue et pénible. Je me suis dit jetons un coup d'œil à cette tablette, d'un coup qu'elle soit revenue à elle, et miracle, j'étais déjà sur la page du Devoir!

    Ce fut rafraîchissant comme toujours de vous lire.

    Moi, je suis extrêmement influençable. J'ai déjà eu un copain qui ne jurait que par son jogging. Et bien croyez-le ou non, je faisais avec lui mon heure de jogging chaque matin a 5 heures après l'appel de la prière ( nous étions au Maroc). La, le copain avec qui j'ai passé huit ans était du genre à prendre son pickup pour aller quérir la poste...J'aime la variété!

    Je me suis donc ankylosée au coton. En pensant à ce que vous aviez dit dans un de vos précédents articles ( faites attention, je les prends très au sérieux, à cause du mot en "f", j'ai cessé ma médication et je n'arrivais plus à dissimuler mon exaspération aux gens qui me gonflent mais a qui je dois respect. J'ai besoin de mes cachets pour l'humeur, navrée), que l'inspiration viens en marchant, et par Amour pour ma Compagne Ursula, je lui ai promis qu'on marcherait 15 minutes au moins chaque jour ou il ne pleuverait pas d'ici à ce que la neige revienne.

    J'ai une grosse pente à remonter, l'époque du jogging est très lointaine et révolue dans mon corps et mon esprit.

    Mais ça ne m'a pas empêché de passer un excellent moment à vous lire, assurément le plus décapant de ma journée de m...

    C'était très anecdotique, mais je crois qu'après un mois dans le parfait silence, ça me manquait de parler de moi, et vous m'en donnez toujours le goût.

    Encore une fois un gros merci, vous êtes pourrie de Talent!

    "Cours Josée, cours!!!"

  • René Bolduc - Abonné 1 avril 2016 08 h 45

    Simplicité volontaire de ce sport ?

    Bonjour madame Blanchette.
    Je suis moi-même devenu un accro de la course à pied depuis une dizaine d'années. Auparavant, je regardais ces joggers que je trouvais bien bizarres. Je ne comprenais pas le plaisir qu'ils pouvaient avoir.
    Je reviens seulement sur un point : bien sûr que la course à pied est quelque chose de bien simple : on peut sortir quand on veut, y aller seul ou avec d'autres, peu importe la saison, etc.
    Mais quant à la simplicité volontaire, c'est loin d'être le cas. S'il y a quelque chose sur laquelle il ne faut pas lésiner ce sont les chaussures afin d'éviter bien des maux. Si vous vous en tirez en bas de 150 $, vous faites une bonne affaire. Un short ? 50 $. Un t-shirt ? 20, 30 $. Des chaussettes ? Entre 8 et 20 $. Une veste comme celle que porte Joan Roch sur la photo accompagnant votre article ? Entre 80 $ et 120 $. Des gants comme les siens ? Autour de 25 $ Et si, en plus, il a cette fameuse montre Garmin GPS qui lui indique son allure, la distance parcourue et maints autres détails, on parle de 200 $ et plus. Bref, notre marathonien qu'on voit sur la photo peut facilement trimballer avec lui entre 500 $ et 600 $ d'équipement. C'est un chiffre conservateur.
    Merci pour vos articles. Je continue à vous lire.

  • Jean-François Laferté - Abonné 1 avril 2016 09 h 51

    Slow life

    Merci de cette référence au magazine Elle:depuis que je suis à la retraite je tente de reprendre le dessus sur ce temps qui m'avait échappé pendant 31 ans..

    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • Denis Paquette - Abonné 1 avril 2016 10 h 59

    Des bels gens

    Madame que j'aime vraiment comment vous vous investissez, a vous entendre parler des chevaux, on vous croirait élever sur une ferme, tout ca pour nous parler des coureurs a pied, votre comparaison est sans doute tres juste, ne sommes nous pas des petites bêtes qui doivent faire avec, dommage que dès le départ j'en avais pas les aptitudes, étant d'une lignée consanguine,tout a fait tarée, mais de ca on n'en parle jamais, si ce n'est que pour parler de nos animaux de compagnie, merci madame de nous parler de ces bels gens qui sont d'ailleurs de plus en plus nombreux

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 avril 2016 14 h 24

      Je pourrais vous suggérer : "de bien belles gens" ...

      "sans aveu de responsabilité"

  • Yvon Bureau - Abonné 1 avril 2016 20 h 28

    À quoi sert à l'homme de courir

    s'il doit se dépasser un jour, et ne plus savoir où il est et qui il est.
    Proverbe de Dutrop.

    Sérieusement, pour la santé de tous les muscles et de toutes les articulations, il est essentiel pour le coureur de connaître ce qui le motive fondamentalement, inconsciemment.

    Un coureur extrême s'est profondément blessé, courant inconsciemment par peur infini de mourir, comme son père à 40 ans... Douleurs , blessures à répétition, tendu, crispé. Après une fructueuse psychothérapie, il a guéri, coure moins, vit mieux. Agréable pour tous il est devenu.

    Coureur, ô coureur, pourquoi cours-tu? Le sais-tu vraiment?