Un parcours sinueux

L’unanimité du concert de louanges qu’a provoqué la mort tragique de Jean Lapierre ne lui ressemble pas. Il aurait été le premier à y mettre quelques bémols.

Malgré le choc causé par cet épouvantable drame et le caractère indéniablement attachant de l’homme, le sens critique qu’il se faisait un devoir d’exercer dans ses commentaires sur la classe politique doit aussi prévaloir dans l’examen de son parcours sinueux, qu’on pourrait facilement prendre pour de l’opportunisme.

J’ai rencontré le jeune député libéral de Shefford pour la première fois sur une plage de la baie des Chaleurs durant l’été 1979, alors que Le Soleil m’avait affecté à la couverture d’un colloque camping des jeunes libéraux fédéraux, organisé par son collègue de Bonaventure–Îles-de-la-Madeleine, Rémi Bujold.

Cet été-là, l’avenir politique du Québec semblait bien incertain. Après la défaite libérale de mai 1979, Pierre Elliott Trudeau avait annoncé son départ, mais il n’avait pas encore été remplacé. On ne connaissait pas la date du référendum que projetait le gouvernement Lévesque, mais cela ne pouvait pas tarder beaucoup et le gouvernement conservateur minoritaire de Joe Clark ne comptait que deux députés au Québec. Sa chute inopinée en décembre de la même année et le retour inattendu de Trudeau allaient bouleverser le cours des choses.

Au coin du feu, Lapierre avait l’âme nationaliste, mais il n’a pas protesté l’année suivante contre les fausses promesses faites par Trudeau durant la campagne référendaire ni contre la « nuit des longs couteaux » et le rapatriement unilatéral de la Constitution. Des 74 députés libéraux du Québec à la Chambre des communes, Louis Duclos (Montmorency) a été le seul à oser voter contre le rapatriement, au risque de compromettre sa carrière.

 

Certes, Lapierre a appuyé l’accord du lac Meech en 1987, mais c’était aussi la position du chef du parti, John Turner. Les moutons noirs étaient plutôt ceux qui s’y opposaient, à l’instigation de Trudeau et de son principal homme de main, Jean Chrétien, alors réfugié sur Bay Street.

En 1990, il s’est dit trop fier pour s’associer à Chrétien. C’était tout à son honneur, mais après choisi le camp de Paul Martin lors de la course à la succession de Turner, son avenir paraissait bien sombre avec le nouveau chef.

C’est avec la bénédiction de Robert Bourassa qu’il s’est joint à Lucien Bouchard pour fonder le Bloc québécois. L’ancien premier ministre, qui ne voulait surtout pas voir le nouveau héros des nationalistes débarquer à Québec, misait sur la présence d’un parti souverainiste à Ottawa pour forcer le reste du pays à accepter un nouvel accord constitutionnel, mais l’entente de Charlottetown a également échoué.

Lapierre n’a pas voulu se présenter devant l’électorat sous les couleurs du Bloc. Jacques Parizeau présentait l’élection fédérale d’octobre 1993 comme la première période d’une partie dont la troisième, après une victoire du PQ, serait un autre référendum, mais le député de Shefford a préféré observer la partie de la galerie de presse. Soit il se sentait incapable de participer à la rupture du Canada, et il n’aurait jamais dû aller au Bloc, soit il préférait ne pas se mouiller. S’il avait combattu dans le camp du Oui, toute l’amitié de Paul Martin n’aurait pas suffi à assurer sa réintégration au PLC en 2004.

 

Depuis deux jours, on a vanté avec raison les talents de communicateur et de vulgarisateur uniques de Jean Lapierre, sa connaissance intime du milieu politique, son ardeur au travail, sa simplicité et sa générosité avec ses collègues. Il faut également lui savoir gré d’avoir intéressé à la politique des gens qui y seraient autrement demeurés indifférents.

Tous les chroniqueurs aimeraient bénéficier de son exceptionnel auditoire et de la grande affection que la population lui portait. Son statut très spécial n’en créait pas moins un malaise au sein de la profession. Lui-même ne se présentait pas comme un journaliste, mais simplement comme un commentateur. Il se sentait dès lors autorisé à mélanger les genres d’une manière interdite aux journalistes « normaux ».

Je n’en connais aucun autre qui a agi comme conseiller auprès d’entreprises aussi diverses qu’Onex, Loblaws, Imperial Tobacco, Cisco Systems Canada ou Rogers. Cela aurait immédiatement été perçu comme une situation de conflit d’intérêts inacceptable.

En 2012, l’ancien directeur des émissions d’affaires publiques de Radio-Canada, Pierre Sormany, avait été condamné à payer 22 000 $ à Lapierre pour avoir lancé sur Facebook qu’il conseillait aussi son « ami » Tony Accurso. La commission Charbonneau a cependant fait entendre l’enregistrement d’une conversation avec l’ancien président de la FTQ, Michel Arsenault, dans laquelle il évoquait le controversé entrepreneur avec une sollicitude tout amicale. Que ses auditeurs ne lui en aient pas tenu rigueur démontre à quel point ils lui faisaient confiance.

28 commentaires

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  • Benoit Simoneau - Abonné 31 mars 2016 05 h 58

    Un parcours qui nous ressemble

    Son parcours a beau avoir été sinueux, il ressemble en cela au parcours de bien des Québécois. Qui sait, dans l'intimité de l'isoloir, quel côté il a choisi en 1995? Qui sait quel côté il aurait choisi quelques années plus tôt... ou quelques années plus tard? Ni fédéraliste rouge foncé, ni indépendantiste pur et dur, à l'aise avec tout le monde: pas étonnant qu'autant de gens se soient reconnu en lui au fil des ans.

    • Pierre Bernier - Abonné 31 mars 2016 09 h 05

      Effectivement, il se sentait autorisé à mélanger les genres et les méthodes d’une "manière interdite" aux journalistes « normaux ».

    • Jean Jacques Roy - Inscrit 31 mars 2016 13 h 16

      "Un parcours qui nous ressemble" BS

      On peut aussi dire que cette façon de parler de quelqu'un alors que ni lui et ses frères ne soient encore enterrés... même devant sa mère et de la communauté des Îles en pleure, ça nous ressemble.

      Malheureusement, face à cette tragédie, les médias et les journalistes une fois encore pêchent par excès. Laissons du temps à ces pauvres familles affectées par ces décès de conjoint.es de leurs pères, de leurs oncles.

      En ce sens, je ne comprends pas l'urgence pour M. David de dresser le portrait sinueux de l'une des victimes du tragique accident des Îles. Et s'il y avait lieu de ternir sa réputation politique, pourquoi ne pas l'avoir fait de son vivant pour qu'il puisse se défendre.

    • David Cormier - Inscrit 31 mars 2016 19 h 20

      L'Actualité avait déjà fait en 2002 un portrait de Jean Lapierre qui nous donnait un aperçu de son parcours politique sinueux (http://www.lactualite.com/politique/la-machine-lap Si je trouve très triste ce qui est arrivé, je trouve aussi sain qu'on puisse examiner sa carrière politique et "journalistique" (remarquez les guillemets) sans complaisance comme M. David le fait.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 1 avril 2016 08 h 20

      Depuis l'accident, les québécois assistent en direct au malheur survenu dans la communauté journalistique. Monsieur David se livre ici au genre de propos qu'on entendait dans les salons funéraires, il y a cinquante ans. Que son analyse soit juste ou pas est assez peu important. L'histoire aura bien le temps de s'écrire, plus tard.

      Pour l'instant, ce que je trouve terrible, c'est que les médias semblent éprouver de grandes difficultés à étendre leur compassion à toutes les victimes de cette tragédie. Au point que quelqu'un a peut-être dû lever la main pour qu'on parle un peu des pilotes...

      Il me semble que monsieur David aurait dû attendre.

    • - Inscrit 1 avril 2016 10 h 36

      M. Maltais Desjardins :
      Je peux comprendre que le texte de Michel David puisse vous sembler une sorte de transgression des conventions en de telles circonstances.

      Mais je ne le vois pas ainsi. Je ne vois pas un manque de respect à la mémoire de M. Lapierre, au contraire.

      Ce que je vois surtout c’est une réaction à l’unanimité malsaine qui existe dans les médias, et qui vise à gommer la réalité des choses par une enflure verbale que même le défunt, je pense trouverait outrée.

      Un auteur a dit : « Le doute est un hommage qu’on rend à la vérité. »
      On pourrait pasticher en disant : « La vérité est un hommage qu’on rend aux personnes qu’on respecte. »

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 1 avril 2016 15 h 51

      M. Hubert :

      Je serais bien embêté de dire qui de ses amis et de ses critiques sont animés par le plus grand respect. Quant à la vérité dont on prétendrait lui faire l'hommage...

  • Pierre Cousineau - Abonné 31 mars 2016 06 h 02

    Il fut aussi ministre des transports sous Paul Martin

    Et à ce titre, il fit adopter la Loi visant à appuyer le développement de la porte d'entrée du Pacifique à la fin de 2005. Cette loi énonce le cadre stratégique du gouvernement fédéral en ce qui a trait aux chaînes d'approvisionnement passant par les ports de Vancouver et de Prince Rupert en Colombie-Britannique. Elle établit également un cadre de gestion conjoint impliquant autant les entreprises privées que publiques.

    Lors de l'étude du projet de loi, le minstre Lapierre constatait que de 1995 à 2004, les importations chinoises avaient augmenté de 400 p. cent, passant de 4,6 milliards de dollars à 24,1 milliards. Le gouvernement de la Colombie-Britannique s'attendait à ce que d'ici 2020, le volume de marchandises transportées par conteneurs transitant par ses ports augmente de 300 p. cent, c'est-à-dire qu'il passerait de 1,8 millions à 5 à 7 millions de conteneurs.

    Le Québec a reçu sa large part de ces conteneurs, ce qui a créé un déficit de sa balance commerciale de 150 milliards $ au cours des années 2004-2014.

    Cette sortie de 150 millirds $ de l'économie québécoise s'est traduite concrètement par la baisse du revenu disponible par habitant qui est passé du 4è rang parmi les provinces canadiennes au 10è et dernier rang, sur la même période.

    En additionant la politique économique au tout pétrole du gouvernement Harper à la politique du "pas de chicane" du gouvernement Charest on obtient l'austérité du gouvernement Couillard qui est le résultat de la soustraction de 150 milliards $ de l'économie québécoise.

    Cet appauvrissement on le lit tous les jours dans les journaux et on le voit en marchant sur les artères commerciales. Et dire qu'en campagne électorale, le PLQ proposait d'investir 500 millions $ dans les pôles logitiques des Cèdres et de Côteau-du-Lac dans Vaudreuil-Soulanges pour accroître encore la capacité de réception de marchandises en provenance de Colombie-Britannique et d'Halifax.

    Le PLQ avait beau jeu. Je n'écoutais pas les émission

  • Pierre Asselin - Abonné 31 mars 2016 06 h 07

    Triste mais.......

    Je trouve cette tragédie épouvantable , bien sûr .........mais j,ai toujours cru qu'il faut être prudent lorsqu'on se laisse émouvoir et que notre jugement est peut-être un peu biaisé ............Lorsque je partirai ......on dira probablement que j,étais une bonne personne , honnete avec des convictions et tralala ..........mais en y regardant de plus près ......on se rendra compte que ce n'était peut-être pas si vrai que çà ......on préfère garder des bels images .
    L'histoire est truffée d,hommes avec de bels images

  • Normand Carrier - Inscrit 31 mars 2016 06 h 11

    Les deux cotés de la médaille .....

    Dans ce concert mérité de louanges , il est bon que Michel David ait donné l'envers de la médaille et les côtés plus sombres de Jean La pierre ...... Cela met la situation en perspective et peu le font a la mort d'une personnalité connue ......

  • Patrick Daganaud - Abonné 31 mars 2016 06 h 19

    Voici qui est plus juste

    Monsieur David dresse un portrait savamment nuancé de Jean Lapierre.

    Comme lui, je suis persuadé que ce dernier aurait ultimement préféré les bémols apportés quant à l'immaculée conception de son aura politique et journalistique.

    La tragédie humaine demeure. Un homme est parti avec les siens.

    Pas un saint homme. Un homme fait de forces et de faiblesses.

    Un homme est parti avec les siens : silence.