Pour six minutes d'Accordéon

Je reconnais toujours de loin la longue silhouette vêtue de noir de Michèle Cournoyer. Puis, ce qui me frappe à chaque rencontre, fortuite ou pas, ce sont ses yeux passionnés, ses longues mains posées à tout bout de champ sur un visage timide. Ça fait du bien de communiquer avec quelqu'un qui n'a rien à cirer du small talk. Elle parle à coeur ouvert, cherche les mots précis qui se dérobent trop souvent.

Faudrait qu'elle les dessine. C'est son langage, après tout.

Ses films d'animation lui ressemblent: allergiques au divertissement de la couleur, lancés à l'assaut de l'inconscient, surréalistes, sur une musique, un bruitage hantés.

Peut-être avez-vous déjà vu Le Chapeau, son bouleversant court métrage conçu à l'encre noire sur papier en 1999. Une danseuse nue et un obsédant chapeau d'homme s'entrelaçaient pour évoquer un inceste d'enfance. Qui pourrait oublier ce film-là, si cru, si dru, si douloureux, si puissant? On aurait dit, pour emprunter les mots du journaliste Albert Londres, qu'elle y avait «trempé la plume dans la plaie» afin d'en extirper son poids de tragédie.

Jeudi prochain, son court métrage Accordéon fera à la Place des Arts l'ouverture des 22es Rendez-vous du cinéma québécois. Six minutes de film pour deux ans et demi d'exécution. Combien de dessins? je lui demande. Deux mille, trois mille peut-être. Pour tout dire, elle ne sait plus trop. Il y a eu tant de versions, de pistes abandonnées, de longues séquences sacrifiées, d'esquisses restées derrière quand l'histoire changeait de direction. Un vrai labyrinthe. Alors le nombre de dessins...

Accordéon, c'est de la peinture sépia (un brun noir) sur papier avec des scènes de métamorphose: femme-boîte, femme entortillée dans trop de filage, amours virtuelles, ruptures brutales, livre effeuillé, accordéon. L'image bouge, se transforme. Un couple s'envoie en l'air dans un monde électronique. L'introspection de la cinéaste nous égare. On sort de son film étourdi, pas trop sûr d'avoir tout compris, intrigué, impressionné.

J'aime les taches dans les dessins de Michèle Cournoyer. Elle crache son encre ou sa peinture comme une pieuvre, n'attend pas que le dessin sèche, colle les feuilles ensemble. Alors des barbots apparaissent, des coulées qui faussent la donne, empêchent l'image de se respectabiliser tout à fait. D'où notre déséquilibre. On perd pied. C'est parfait comme ça.

Six minutes à l'écran, ça passe si vite. À d'autres, les raccourcis vers le succès rapide, les rêves de vedettariat instantané à la Star Académie. La gloire minute se marie bien mal avec ces univers de minutie.

Parfois, j'ai l'impression que les cinéastes d'animation fidèles aux vieilles techniques du dessin à deux dimensions, sans l'appui de l'ordinateur, vivent dans un autre temps que le nôtre. Qu'ils sont davantage contemporains des moines du Moyen Âge penchés sur les enluminures des manuscrits que de notre agitation urbaine. Des heures, des jours, des mois et des années passés à obliger l'inanimé à vivre. Six minutes de film pour une éternité de travail. De quoi rendre fous tous les impatients du monde. Michèle Cournoyer ne l'est pas. Le temps a dû s'étirer pour elle, comme l'accordéon de son film.

Elle me dit que le scénario de départ est un simple canevas, avec des dessins qui l'entraînent ailleurs vers un lot de surprises quotidiennes. «Je pourrais aller plus loin. On peut toujours aller plus loin.» Vrai! Mais ça épuise.

Il fut un temps où elle papillonnait à travers les métiers du cinéma: costumière, décoratrice, scénariste, directrice artistique; un temps où, comme cinéaste, elle a mêlé les genres et les techniques: photographie, collage, peinture. La couleur existait pour elle, la quête esthétique aussi, même les images léchées. L'ordinateur était son allié. Puis, un jour, dans un studio de l'ONF, Michèle a jeté par-dessus bord le superflu. Son vrai style, elle l'a trouvé en acceptant le corps à corps du pinceau et du papier dans une sorte d'épure.

Le lendemain de notre rencontre cette semaine, Michèle Cournoyer s'envolait pour Los Angeles à la première édition des Nouveaux cinémas @ Redcat. Précisons qu'il s'agit d'un projet conjoint entre le Festival du nouveau cinéma de Montréal et le California Institute of the Arts (CALARTS), une école alternative aux courants d'Hollywood. Depuis le 5 février et jusqu'à lundi au Walt Disney Concert Hall, la salle du Redcat vouée aux arts d'avant-garde s'est mise un peu à l'heure de Montréal. Au programme: le film lauréat du prix du public au dernier FCMM, neuf films iraniens, mais surtout une rétrospective des courts métrages d'animation de Michèle Cournoyer; la même que celle que le FCMM avait présentée en 2000.

Alors, son Chapeau, son Accordéon comme ses oeuvres plus anciennes sous le bras: Toccata, Old Orchard Beach, etc., elle partait célébrer sous les palmiers ces noces de pellicule Québec-Californie. Les cinéastes d'animation sont souvent nos meilleurs ambassadeurs culturels, aux Oscars comme ailleurs. Et pourquoi pas au Walt Disney Concert Hall?

Avant de s'envoler vers des cieux moins frisquets que les nôtres, Michèle m'a donné un petit signet de carton. Représentait-il des boîtes? Les pages d'un livre orné d'une oeillade étonnée? Mystère, mais tout son univers y semblait condensé, avec ses lignes à l'encre noire de guingois, les taches aspergeant ses dessins. J'ai regardé l'objet du coin de l'oeil avant de le glisser en douce dans un roman. Pour qu'il me porte bonheur ou qu'il m'enseigne sa patience de moine. Pour le plaisir. Pour la beauté. Pour six minutes d'Accordéon, en somme.

otremblay@ledevoir.com