Cinéma - Culture et dépendance

Ça grogne dans le milieu du cinéma québécois. Les producteurs accusent les cinéastes de leur voler leur heure de gloire et les cinéastes reprochent à Téléfilm Canada les enveloppes à la performance que les premiers couvent comme une poule s'assoit sur ses oeufs. À l'heure où les Rendez-vous du cinéma québécois (du 12 au 22 février) se promettent d'aborder le problème de front à travers débats et rencontres, un regard sur ce qui se fait dans le reste du monde s'impose à mon avis. Car si elle ne console pas toujours, la comparaison peut être fort instructive.

Ainsi, un coup d'oeil rapide sur l'Europe suffit à constater que la nouvelle politique de Téléfilm Canada en matière de financement des films, contestée depuis son entrée en vigueur, en 2001, est assez emblématique d'une tendance mondiale qui favorise la culture du succès au box-office au détriment de la culture de l'excellence par laquelle les cinématographies se construisent.

Prenons l'exemple de l'Italie. Son cinéma fut autrefois majestueux et déterminant dans l'avancement du septième art. Il est

aujourd'hui aphasique. Outre quelques mégasuccès internationaux (La vie est belle, Le Postier) et la reconnaissance mondiale de certains de ses auteurs (Nanni Moretti, Ferzan Ozpetek), le cinéma italien s'est tourné vers la production à moindre coût d'oeuvres grand public qui se débobinent en circuit fermé dans la Botte. Résultat: quatre films italiens, inconnus en dehors des frontières de ce pays, figurent au palmarès des dix films les plus populaires de 2003.

Ce résultat aurait permis au gouvernement italien de se désengager davantage de l'industrie du cinéma, comme en témoigne sa nouvelle Loi sur le cinéma, dont rend brièvement compte la dernière édition de Zoom international, bulletin professionnel publié par Téléfilm Canada à l'intention des gens de l'industrie du cinéma. On y apprend que désormais, la part maximale de fonds publics investis dans les films passera de 80 à 50 %. De plus, ces sommes ne seront désormais plus versées à la lumière du scénario mais bien en fonction de la performance des producteurs-distributeurs au box-office. L'objectif de cette nouvelle loi, qui aurait supposément reçu l'aval du milieu du cinéma italien, viserait (vous reconnaîtrez les arguments) à favoriser le développement du financement privé et la production de films «rentables».

L'heure des réformes a également sonné en Allemagne, pays autrement plus riche que le Canada, dont le cinéma recueillait en 2003 des parts de marché de 14 %. Ses politique en matière de financement du cinéma — nettement plus mercantiles que l'avance sur recettes française — ont (entre autres) inspiré les principes directeurs de Téléfilm. Alors que deux productions allemandes figurent au palmarès des dix films les plus populaires de l'année (Good Bye, Lenin !, de Wolfgang Becker, et Das Wunder von bern, de Sönke Wortmann), le FFA (ou Filmförderungsanstalt) resserre lui aussi les critères de participation à son programme d'aide automatique. Il faudra désormais qu'un film obtienne 150 000 entrées pour y avoir droit (50 000 si le film a remporté des prix dans les festivals internationaux). En d'autres mots, devant le nombre croissant de films qui se qualifiaient pour l'aide automatique, le fonds manque... de fonds. Plutôt que d'aller vampiriser les fonds manquants dans l'enveloppe destinée à l'aide sélective, on a préféré resserrer les critères d'admissibilité.

Force est de reconnaître qu'un modèle parfait n'existe pas et qu'une politique en matière de financement ne peut qu'avancer à l'aveugle dans un contexte de mondialisation et de convergence comme celui que nous connaissons à l'heure actuelle. Les chicanes et les doléances des cinéastes et des producteurs montrent bien à quel point notre cinéma est dépendant des institutions, dont le moindre battement d'ailes peut provoquer une tempête. Or cette dépendance est devenue malsaine, infantilisante et complètement perverse à l'heure où les producteurs et les cinéastes se désolidarisent. C'est contre cette dépendance que les cinéastes (défavorisés) et les producteurs (favorisés) devraient se battre afin d'équilibrer leurs intérêts. Une fois unis devant Téléfilm Canada, leur cause aurait plus de poids aux yeux des contribuables dont l'agence gouvernementale fédérale se dit le reflet.

***

Ça va bien pour Les Invasions barbares. Deux nominations aux Oscars, quatre aux Césars, voilà que le long métrage de Denys Arcand fait un tabac en Italie, où il a cumulé jusqu'ici des recettes de 2,2 millions $CAN. Au cours de la même période mais sur deux fois moins d'écrans, il a récolté 442 000 $ en Allemagne, contre 623 000 $ en Espagne. Par ailleurs, en date du

25 janvier, ce film avait engrangé quelque 934 000 $US sur le territoire américain. Compte tenu du fait que ce résultat est antérieur à l'annonce de sa nomination aux titres de meilleur film étranger et de meilleur scénario dans la course aux Oscars, on peut s'attendre à ce qu'il franchisse sous peu la barre du million. Cela étant, on est encore loin des 6,2 millions $US récoltés chez nos voisins du Sud par la comédie Mambo Italiano, d'Émile Gaudreault, issue de Cinémaginaire, la même maison de production que le film d'Arcand.

On peut entendre Martin Bilodeau trois fois par semaine dans le cadre du magazine quotidien Aux arts, etc. (midi dix) de la Chaîne culturelle de Radio-Canada, animé par Johanne Despins.