Sa vieillesse en partage

Dans son ouvrage La vieillesse par une vraie vieille, paru chez Libre Expression, Janette Bertrand écrit : « Je veux qu’on traite les vieillards en humains ayant acquis au cours des ans une expérience qui peut servir aux plus jeunes. Je veux qu’on garde aux vieux le respect. »

Elle a raison bien sûr. On a tous visité des maisons de retraite le coeur serré. Cette impression qu’un lot d’aînés, même avec leur tête, avaient été largués après usage, impropres au service, en attente de cimetière.

Dans la plupart des sociétés dites primitives, le respect des anciens, consultés comme des sages, édifie le socle des grandes transmissions. La barbarie n’est pas toujours du côté qu’on pense…

Elle semble avoir toujours fait partie du paysage. Parfois hors de nos bulles personnelles, mais si présente dans l’évolution du Québec des cinquante dernières années qu’elle nous atteignait par la bande, forcément. Encore confiante et active, avec une soif de beauté et d’harmonie au milieu des purées de pois de nos sociétés cyniques.

Janette Bertrand, c’est la tante qui a cuisiné dans le Québec ancien et moderne pour servir de nouveaux plats aux grandes familles, avec les conseils, les mises en garde, les mets inconnus à faire découvrir. On lui est reconnaissants de ça et du reste aussi.

Il fut triste, ce moment où tant de gens lui sont tombés dessus à bras raccourcis. Vous savez, lorsqu’elle s’est enlisée dans le combat des « Janette », à l’heure du débat entourant la charte des valeurs. Fourvoyée dans des discours qui se retournaient contre elle, manipulée aussi. N’empêche : les excommunications se font si vite aujourd’hui à travers les médias sociaux. Nul ne tient compte des états de service d’une personne avant de l’exécuter. Ça fait du bien aussi de cogner sur une célébrité. « Le plaisir de l’un, c’est de voir l’autre se casser le cou », chantait Félix.

On pourrait dire : « Elle a bafouillé cette fois-là, mais n’oublions pas hier et avant-hier… » Tout est dans la manière. Question de respect, en somme. Pensez-vous ?

De même la chronique de Lise Payette dans l’affaire Jutra, cette lapidation sauvage sans mise en perspective, sans mémoire, refusant le droit de trébucher à une batailleuse de la première heure. Eh oui, tout le monde peut patiner de travers. N’affûtez pas trop vos roches, braves gens ! Un jour, même vous, peut-être…

Janette Bertrand aborde dans son livre l’affaire des Janette : « Je ne comprends toujours pas ce que j’ai dit de si grave ce jour-là, mais je sais maintenant que je ne dois pas jouer à un jeu dont je ne connais pas les règles, les sales règles. J’ai appris. Il n’y a pas d’âge pour apprendre. » Exit, la politique !

Secouer le prunier

Son titre est beau : La vieillesse par une vraie vieille. Elle l’a trouvé avant d’écrire le livre, qui a coulé de source. La dame de 91 ans n’essaie ni de cacher ses douleurs chroniques ni ses peurs devant la mort qui va bien finir par se pointer, malgré son amour de la vie, s’estimant chanceuse de prolonger la sienne. On la trouve généreuse d’offrir sa vieillesse en partage et ses réflexions, de secouer le prunier de ceux qui mûrissent amers.

Samedi seront célébrées les funérailles nationales de l’ex-députée, ministre et juge Claire Kirkland-Casgrain, qui a tant fait pour l’égalité hommes-femmes. Même âge, même combat que Janette Bertrand ; l’une en politique, l’autre comme communicatrice populaire et femme de médias. Toutes deux auront entamé leurs vies d’épouses privées du droit d’ouvrir un compte bancaire sans le consentement du mari, mineures selon la loi. Ça marque.

Janette Bertrand affirme avoir appris la vraie vie à travers les lettres du courrier du coeur, qu’elle a tenu durant 17 ans au Petit Journal. Une chanson de Charlebois et Mouffe, Madame Bertrand, évoquait ces échanges épistolaires des gens qui espéraient par son truchement trouver l’âme soeur.

On l’a snobée longtemps. À tort. Ses positions féministes, son absence de préjugés datent d’une époque où elle sondait les coeurs et les reins des Québécois en train d’émerger, poussiéreux, de la Grande Noirceur. Elle voyait à quel point les femmes n’avaient pas de droits, tâchait aussi de comprendre pourquoi, face au malheur, certains en sortaient plus forts, d’autres s’écroulaient. Sans son ouverture d’esprit, sa société se serait crispée davantage, tant son rayon a atteint des couches profondes.

Janette Bertrand arrive de loin, bouscule un tabou de plus. « Je suis tannée des vieux qui jouent des tours dans les livres, au cinéma et à la télévision, écrit-elle. Je veux qu’on me montre des vieux dignes, sereins, dont la parole est précieuse. » Elle encourage la mixité intergénérationnelle, à l’instar des pays scandinaves. Sa question névralgique demeure en suspens : « On a beaucoup parlé d’un Québec inclusif, mais quand parle-t-on de l’inclusion des vieux dans le Québec ? » Jamais ou presque.

Bravo de l’avoir fait !

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