Le cadeau à Bachar

La prise de Palmyre, joyau archéologique et oasis stratégique au centre de la Syrie, est un magnifique cadeau à Bachar al-Assad.

Un cadeau offert conjointement, en ce week-end pascal, par le Hezbollah libanais, les cadres militaires des Gardiens de la Révolution iraniens, et surtout par l’armée russe, toujours présente en Syrie, au sol comme dans les airs, malgré son faux départ annoncé en grande pompe il y a deux semaines. Les bombardements soutenus des Mig, des Soukhoï et des hélicoptères russes ont fait la différence contre les quelques milliers de combattants du mal-nommé État islamique.

Tout ce beau monde a mis le paquet pour soutenir la défaillante armée syrienne, non seulement parce que Palmyre représente un noeud stratégique aux portes du désert, en plein centre du pays, entre les villes de Homs, à l’ouest, Rakka, au nord (place forte des djihadistes), et la frontière irakienne vers l’est et le sud. Mais aussi, et peut-être davantage, parce qu’il s’agit d’un grand moment de propagande et de relations publiques, pour un régime en voie de semi-réhabilitation face au reste du monde.

Reprendre Palmyre, c’est arracher un haut lieu patrimonial aux barbares islamistes. Des barbares qui, après leur capture de la ville en mai 2015, avaient horrifié les gens éduqués du Nord par leur haine de la culture et leurs destructions de monuments vénérables… plus encore que pour leurs exécutions publiques (dont celle d’un célèbre archéologue) ou leurs persécutions malades.

 

Palmyre, pour mémoire, c’est aussi le site d’une des prisons les plus célèbres du régime al-Assad (père et fils), longtemps un des principaux centres de torture d’une dictature qui approche aujourd’hui le demi-siècle de longévité (le coup d’État du « monstre froid » Hafez al-Assad, fondateur du régime, remonte à novembre 1970).

À Palmyre également, on se rebella dès 2011 contre la tyrannie et la ville tomba dans un premier temps aux mains de l’opposition démocratique, avant d’être reprise, dès 2012, par les forces du régime. Lesquelles, trois ans plus tard, l’ont cédée presque sans coup férir à l’organisation État islamique. C’est donc la quatrième fois, depuis le début du conflit, que cette cité martyre change de mains.

Dans cette guerre atroce « des méchants contre les méchants », les vainqueurs de Pâques 2016 ont cinq, dix, quinze fois plus de morts violentes sur la conscience que tous les djihadistes de Syrie et d’Irak réunis.

Mais ça ne compte pas : aujourd’hui, l’ennemi mondial, le danger universel, ce sont les islamistes radicaux, et non pas une dictature — aussi sanglante soit-elle — ayant régné sur 22 ou 23 millions de personnes. Hafez et Bachar al-Assad n’ont jamais menacé directement l’Occident en soutenant des terroristes ; le groupe État islamique oui… et aujourd’hui plus que jamais.

Pourtant, avec ce raisonnement qui pourrait bientôt sauver Bachar, on oublie commodément que c’est avant tout l’intransigeance féroce de son régime, de ses polices et de ses services secrets devant toute ouverture démocratique au printemps 2011 qui a fini par pousser à l’exil les millions de Syriens qui se retrouvent au Liban, en Jordanie, en Turquie et sur les chemins (de plus en plus fermés) de l’Europe.

 

Et maintenant ? Européens et Américains, essentiellement figurants ou spectateurs devant ce drame, voient (peut-être) se dessiner, sans eux, une issue à l’épouvantable conflit syrien. Obsédés par les attaques terroristes passées et à venir, ils sont prêts à appuyer toute solution, du moment qu’elle peut réduire la force de frappe des djihadistes. À Washington, le département d’État, du bout des lèvres et sans vraiment applaudir, a dit hier que c’est « une bonne chose » que le groupe État islamique ait été évincé de Palmyre.

Mais la prise de la vénérable cité par des forces pro-régime laisse encore aux malades djihadistes leur « capitale » Rakka (100 km à vol d’oiseau au nord de Palmyre). De l’autre côté de la frontière, Mossoul, grande métropole irakienne du nord, est toujours entre leurs mains et bien malin qui pourrait prédire sa chute.

Et puis, le lien entre les infortunes de l’organisation État islamique sur son terreau originel et les attaques qu’elle inspire à l’international — en Europe, mais pas seulement en Europe — est tout sauf clair. Une déroute là-bas pourrait encore inspirer une fuite en avant sanglante sur d’autres théâtres. Bachar ricane, mais cette guerre n’est pas terminée.

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