Elles réussissent le test

Transthéâtre, le Collectif Chiennes et l’Espace Libre viennent d’annoncer la reprise de Table rase, prévue en janvier 2017. Succès critique et public lors de sa création en novembre dernier, la pièce signée par Catherine Chabot et mise en scène par Brigitte Poupart réunit six filles dans la vingtaine pour un dernier repas qui, sans être pascal, se veut synonyme de résurrection.

J’étais sorti assez remué par ce spectacle, et ce, malgré sa facture hyperréaliste, un parti pris scénique qui me laisse souvent de marbre. Difficile, devant Table rase, de ne pas admirer la parfaite maîtrise de l’interprétation et la truculence des actrices, de ne pas reconnaître aussi le très fort sentiment d’adhésion qui se répandait dans le public convié à ce banquet de l’amitié où toutes les protagonistes, avec leurs angoisses, leurs paradoxes et leurs espoirs, nous ressemblaient un peu.

Outre ses qualités intrinsèques, peut-être aussi que Table rase était à ce point rafraîchissant parce qu’on croise peu sur nos scènes des textes qui réussissent avec un tel panache le fameux test de Bechdel. Vous vous souvenez ? Les règles sont simples : pour répondre aux critères, la fiction — film, pièce, etc. — doit contenir au moins une scène d’une minute où deux personnages féminins discutent d’autre chose que d’un homme. Cela semble facile, mais, selon le site Internet bechdeltest.com, à peine la moitié des scénarios répertoriés annuellement rempliraient toutes les conditions, même si leur nombre irait en augmentant depuis deux décennies.

L’indicateur, bien sûr, a ses limites, et réussir le test n’est pas un gage d’intérêt. Néanmoins, il permet de mesurer en partie l’écart qui subsiste entre les hommes et les femmes dans les productions imaginaires. Dans le cas du cinéma et du théâtre, cela se répercute évidemment sur le nombre d’actrices que l’on engage et sur la complexité et l’importance des rôles qu’on leur propose.

Un festival permanent

Dans le milieu britannique des arts de la scène, le baromètre baptisé en l’honneur de la bédéiste américaine Alison Bechdel nourrit le débat public. Le Bechdel Theatre fut d’abord une entité virtuelle qui prenait la forme d’un fil de conversation Twitter répertoriant les oeuvres à l’affiche à Londres qui répondaient aux critères du fameux test. Sa fondatrice, Beth Watson, a par la suite élaboré une sorte de festival permanent où elle convie les amateurs de théâtre à assister à la représentation d’une de ces oeuvres, qui est alors suivie d’une discussion sur les enjeux abordés et sur la sous-représentation féminine sur les scènes contemporaines.

« L’idée est d’organiser dans un espace physique partagé les conversations que nous avions en ligne et d’abattre les barrières entre les spectateurs occasionnels, les réguliers et les artistes, sur la base de notre intérêt commun pour les personnages féminins complexes et les relations qu’elles entretiennent », expliquait Watson sur le site de la publication britannique The Stage, consacrée au théâtre.

On trouve en ligne une liste collaborative d’oeuvres dramatiques qui réussissent le test de Bechdel. On y trouvera, sans surprise, Les Troyennes d’Euripide, Les trois soeurs de Tchekhov, La maison de Bernarda Alba de Garcia Lorca et à peine 2 des 38 pièces attribuées à Shakespeare. Je me prépare à soumettre une petite liste de textes dramatiques québécois, à commencer par nos incontournables Belles-soeurs.

Ce répertoire s’élabore par contre dans une variante légèrement plus restrictive du concept, où les personnages doivent impérativement avoir un nom. Cette donnée exclurait d’emblée Table rase, si ma mémoire est bonne, ce qui est un peu bête. Dieu sait que les filles qui peuplent l’oeuvre de Catherine Chabot n’ont pas besoin d’être baptisées pour démontrer toute la singularité de leur tempérament respectif et pour discuter de la mort, de l’avenir et du néolibéralisme.

Organiser un Festival Bechdel cet hiver à Montréal ? Pour tout dire, on ne serait pas allés voir grand-chose ces trois derniers mois. Il y a bien eu cette autre gang de filles qu’est Coco, de Nathalie Doummar, à La Licorne, les trois étranges employées de bureau dans Queue cerise, d’Amélie Dallaire, au Théâtre d’Aujourd’hui et le duo de Sans obligation d’achat, d’Israel Horovitz, au Prospero. Une ou deux autres, peut-être. Sur près d’une quarantaine de productions répertoriées, c’est bien mince. On a la fiction encore bien mâle.

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