Santé: Péril en la demeure

On pourrait écrire : chronique d'une mort annoncée. De 58 000 morts annoncées. À mourir... de rire, si ce n'était pas sinistre. Nous qui peinons à ramasser nos propres statistiques sanitaires après les faits, voilà que nous produisons des statistiques avant que la maladie ne survienne. On n'arrête pas le progrès. Ni le fatalisme. La grippe est contagieuse, elle est aérienne, on meurt. La population vieillit, on voyage, on meurt. Et que ça saute !

Il y a presque dix ans, j'étais en Chine avec l'ONF. Nous étions allés voir les cochons, les canards et les poules. Dans les régions rurales, ces charmantes bêtes entrent dans la cuisine comme votre chat. On savait depuis longtemps que l'hygiène publique était en péril ; aujourd'hui, on ressort l'affaire comme si c'était une nouveauté... La voici, la pandémie. Depuis le temps qu'on vous en parle. Voyez Hongkong en 1968 et la grippe asiatique en 1957. Si c'est comme cette fois-là, remarquez, on ne la verra pas ici avant l'automne. Si c'est comme à Hongkong, on la verra longtemps, longtemps...

Mais vous souvenez-vous de l'épidémie politique de 1976, aux États-Unis, quand on avait parlé de pandémie en disant que le pire était à venir car des porcs avaient tué des soldats ? Non, pas d'allégorie : on parle toujours de virus. Cherchez la grippe, vous finirez toujours par la trouver. Les Américains ont vacciné en masse, on a eu des syndromes de Guillain-Barré, en voulez-vous, en v'là : pas de rapport, ont dit les autorités, qui ont cependant suspendu la vaccination. Peut-être peut-on faire le lien avec la vaccination contre la variole, de récente mémoire ? Suspendue après 40 000 piqûres, sans que la variole n'ait jamais montré le bout de son nez ? On ne doutait alors pas de la menace des armes bactériologiques : un discours de certitudes. Alors que la grippe aviaire, il est vrai, est une réalité... mais où sont les certitudes ? S'il est vrai que le risque est réel, que le virus H5N1 sévit en Asie, faut-il brandir la menace de pandémie, ameuter le monde en comptant chaque jour le lointain mort de plus, pour pouvoir un peu plus tard imposer des mesures de sécurité aux aéroports, dans les ports, aux frontières ? Est-ce cela, la stratégie de santé publique mondiale ? Faire peur au monde par le biais des médias afin de faire accepter de nouveaux contrôles ? Ou une vaccination de masse ? Ou faire peur pour faire peur, pour la nouvelle ?

Alors allons-y, pensons-y une seconde : la vache folle, la tremblante du mouton, la grippe du poulet, et ce ne sera pas long qu'on vous dira que le porc est le réservoir du virus de l'influenza et que le canard en est le vecteur. Qu'attendons-nous donc pour devenir végétariens ? Il y avait un jardin qu'on appelait la Terre... Avant Monsanto ! Avant les pesticides. Avant la monoculture. Mes aïeux ! Mais pensons positif. Slow food, commerce équitable, agriculture soutenue par la communauté, agriculture biologique, biobulle, euh... aidez-moi... produits du terroir... Small is beautiful ? Non, c'est trop vieux. Contentons-nous de ça, c'est un bon début. Serons-nous moins malades ? J'en suis convaincue. Est-ce marginal, élitiste ? Ben oui. Quand on pense que le mouvement Slow Food compte à peine plus d'une centaine de membres actuellement, on ne peut pas parler de raz-de-marée de l'écogastronomie, comme ils disent. Mais au moins, l'Institut d'hôtellerie n'a pas raté ce train, alors, dans quelques années, peut-être, à force d'en parler...

Revenons à nos poulets grippés. Prenons un instant pour se dire qu'il faut être réaliste, raisonnable — preemptive, comme dit W. Que doit-on faire quand on a vu le SRAS apparaître à l'autre bout du monde, avec un type ou deux qui ont pris l'avion sans savoir qu'ils étaient infectés et que les hôpitaux ont été si naïfs qu'ils ont propagé la maladie ? Tirer une leçon, n'est-ce pas, pour que la grippe, qui ressemble au SRAS, ne vienne pas faire les mêmes ravages. Alors qu'on a envoyé notre économie en Chine (ça coûtait moins cher, pas de syndicats, la paix), peut-on imaginer qu'on va récolter en retour les maladies que leur mode de vie (pas cher, pas de syndicats, la paix) propage ? On ne peut pas interdire les échanges avec les pays asiatiques, n'est-ce pas, nos économies sont bien trop liées. Est-on en train de se rendre compte, cas par cas, que la mondialisation va signifier, à terme, une harmonisation sanitaire, avec la révolution sociale pas vraiment tranquille que cela implique ? L'éducation sous-jacente que cela entraîne est-elle une menace plus importante que la propagation d'une grippe de poulet ? Et n'essayez pas de vous impressionner en écoutant l'Organisation mondiale de la santé s'agiter. Les dédales de la diplomatie vous conduiront dans les couloirs de la souveraineté nationale, qui se la dispute avec le droit d'ingérence. Santé publique, action humanitaire, même combat ?

On essaie de voir le portrait global, n'est-ce pas. La dynamique multidimensionnelle. Ce n'est pas simple. Il faut pourtant se rappeler que pas plus tard que l'an dernier, une flambée de grippe aviaire n'avait pas fait la manchette quotidienne de nos journaux : elle sévissait aux Pays-Bas, où on a tout de même tué 30 millions de poulets, avec, à la clé, un seul décès (un vétérinaire). Personne n'a parlé de pandémie. Pas une statistique sur nos morts à venir. On était dans un pays... du Nord, pas du Sud. Ils doivent se laver les mains plus souvent.

Je vous laisse sur une bonne blague qui circule en ce moment. Allez dans Google et tapez « mouton insignifiant » dans la case de recherche. Surprise !

- Pour les gens qui voyagent et veulent se protéger : http://www.who.int/csr/sars/travelupdatef/en/

vallieca@hotmail.com