Courants: Des circuits écoflyés, ou les touristes tombés du ciel

L'hiver, ils posent leur petit avion près des pentes de ski, chaussent leurs bottes et enfilent quelques descentes. L'été, ils atterrissent sur les rives des cours d'eau pour y glisser leur kayak, ou au sommet des collines pour enfourcher leur vélo de montagne. « Serait-il possible de rendre tout cela plus accessible ? », se demandent-ils un jour. Pour toute réponse, ces fous du ciel décident alors de concevoir un vaste circuit d'aérotourisme permettant de partir à l'exploration de paysages insoupçonnés, jusque dans nos plus sauvages régions souvent difficiles d'atteinte.

« Sur la Côte-Nord, par exemple, le petit village de Harrington Harbour, qui se trouve dépassé Natasquan, n'est relié par aucune route, dans ce magnifique pays où la couleur de l'eau lui vaut le surnom de Caraïbes du Nord », explique Sylvie Gervais. Tous les bleds perdus ne jouissent pas non plus de la même célébrité que Harrington Harbour, alias Sainte-Marie-la-Mauderne, vous savez, là où Raymond Bouchard et ses comparses ont tourné La Grande Séduction qui est en train de séduire pas mal de monde.

L'aérotourisme permet entre autres choses d'accéder à des coins de pays autrement délaissés. Ainsi naissait, il y a un an, Ecofly Aérotourisme international, créé par trois passionnés : Sylvie Gervais, pilote et ex-championne canadienne en canot long parcours ; Michel Vachon, spécialiste en tourisme d'aventure et Internet ; et le pilote français Hubert de Chevigny, chef de file de l'aviation d'exploration et concepteur de la gamme des avions Explorer, les premiers de cette catégorie, construits au Québec, qui permettent de se tenir debout, de dormir et manger, et qui servent d'avions-laboratoires à Ecofly pour les vols de repérage de sites d'intérêt.

L'aérotourisme dans l'air

Cet organisme à but non lucratif a obtenu de la Commission canadienne du tourisme, par l'entremise de son programme au drôle de nom « Club de produits », le mandat de faire connaître les escales aéroportuaires propices à ce tourisme nouveau genre au pays. L'équipe d'Ecofly travaille à l'établissement d'un réseau de circuits, de cartes « routières » et bientôt de forfaits aérotouristiques. « Dès 2005, plus d'une trentaine de ces étapes seront répertoriées dans 11 régions touristiques québécoises », prévoit Sylvie Gervais.

Depuis décembre dernier, la Mauricie figure comme première région écoflyée. D'autres devraient être officiellement annoncées en mars prochain. Parmi les escales Ecofly, notons Bagotville, Chibougamau, Lac-à-la-Tortue, Maniwaki, Rivière-du-Loup, Rouyn-Noranda, Sherbrooke, Trois-Rivières... Et parmi celles à l'étude : Bromont, Havre-Saint-Pierre, Kegaska, Natashquan, Rimouski, Saint-Augustin, Tête-à-la-Baleine...

Ecofly : pour écotourisme par aérotransport. Une étude d'évaluation du potentiel aérotouristique pilotée par la Chaire de tourisme de l'UQAM, en 1996, s'était avérée très prometteuse. On y avait répertorié quelque 35 000 pilotes dans un rayon de 500 kilomètres autour de Montréal. Car l'organisme vise d'abord cette clientèle, qu'ils soient propriétaires ou non de leur propre avion, puis le public, qui pourra s'envoyer en l'air en louant un appareil et en engageant un commandant de bord.

Le public, vraiment ? Non, ce type d'escapade ne sourit pas à toutes les bourses, on l'imagine bien. Pour vous donner une idée, un forfait d'érotourisme peut coûter quelque 500 $ par jour par personne, montant auquel il faut ajouter, s'il y a lieu, les honoraires d'un pilote, soit un taux horaire autour de 30 $. Sans compter qu'il doit manger, se loger... Pour la clientèle européenne, toutefois, l'aubaine peut quand même atteindre 30 %. Quant à l'Oncle Sam, sa devise pèse encore bien plus lourd que la nôtre.

Et les pilotes états-uniens rêvent de survoler le Québec, selon Sylvie Gervais : « Non seulement peuvent-ils venir chez nous avec leur propre avion mais ils trouvent ici des éléments particuliers comme la brousse, la taïga, la toundra, le fleuve, les glaciers, les baleines... L'aviation, c'est cher si on possède son avion. Mais la tradition voulant qu'un "vrai" pilote doit posséder son appareil pour maintenir un certain standing dans le milieu tend à disparaître au profit de la location, qui devient plus populaire et demeure abordable par rapport aux coûts d'exploitation. Vous savez, même pour le tourisme en motoneige, il faut compter autour de 300 $ par personne par jour. »

D'ailleurs, poursuit-elle, s'agissant des pilotes, il faudrait parler de gens passionnés qui font un choix de loisir bien plus que de richissimes individus, même si on ne pleure pas sur leur sort. En tout cas, c'est ce qu'avait notamment révélé un sondage mené par Ecofly auprès de 300 d'entre eux, provenant de neuf pays, au Salon international de l'aéronautique Le Bourget, en France. Des interviews qui avaient également indiqué un intérêt manifeste de plusieurs de ces pilotes à venir voler au Canada.

Aux commandes, citoyens!

En aérotourisme, on utilise la plupart du temps des appareils pouvant accueillir six passagers ou moins, dans certains cas jusqu'à 20 personnes. Et plus on est de fous, plus on se partage les frais, n'est-ce pas? Pour ceux qui ont toujours voulu savoir comment on dirige un avion sans jamais oser même en rêver, c'est la totale : ces appareils sont habituellement dotés d'un poste de pilotage à doubles commandes identiques. Ainsi, le copilote peut en toute liberté — et légalement — sentir au bout des bras le véritable contrôle de l'engin. Mais attention, vous, les intrépides, on vous connaît : c'est pour quelques minutes seulement, hein. On se prend pas pour Robert Piché, d'accord? Sinon, moi, je débarque !

La grande oubliée des programmes touristiques organisés qu'est l'aviation de loisir constitue en fait un extraordinaire potentiel, encore inexploité. Il y a longtemps, en effet, que les mordus de motoneige, de randonnée pédestre ou de cyclisme peuvent profiter de routes et circuits balisés. Mais on entend déjà certains écologistes décriant un tel développement dans des lieux souvent vierges de toute approche touristique.

« Nous possédons de superbes paysages dont plusieurs sont toujours inconnus des Québécois eux-mêmes parce qu'inaccessibles par la route ou la navigation, soutient Sylvie Gervais. Avec Ecofly, nous voulons rendre certains de ces sites plus faciles à atteindre. Toutefois, nous sommes loin du tourisme de masse : il faut bien l'avouer, même en les rendant relativement abordables, ces circuits ne sont pas à la portée de tous. » Pas encore, du moins, pourraient ajouter les mauvaises langues. Si les requins ne vivent pas tous en mers chaudes, ils sont tous aussi voraces... Mais on n'en est pas encore là.

Les régions ? Elles jubileraient pour moins que ça ! Et craignent si peu le trop-plein d'achalandage... Si les objectifs fort louables d'Ecofly demeurent intacts, elles ont d'ailleurs beaucoup à gagner : un tourisme quatre-saisons, des visiteurs en quête de beaux paysages, respectueux de l'environnement et dont le pouvoir d'achat va bien au delà du seuil de pauvreté. Sans compter que l'infrastructure de base déjà existante, les aéroports, n'exige aucun nouvel investissement.

L'une des répercussions locales et immédiates de cette clientèle venue du ciel, c'est le développement des services offerts dans les escales visées : renseignements touristiques disponibles même hors des heures d'ouverture — par un téléphone ou des panneaux informatifs —, location de voitures, disponibilité de taxis, possibilité de réservations pour l'hébergement et la restauration... Ainsi, tout le monde y trouvera son compte : les pilotes pourront retomber sur terre et leurs accompagnateurs planer de plaisir.

Les projets ne manquent pas pour Ecofly, « un programme unique au monde », lance Sylvie Gervais. L'organisme devrait être en mesure, dès l'été 2005, d'offrir des services d'avions-guides, c'est-à-dire que des pilotes habitués d'une région pourront guider d'autres appareils dans le cadre de circuits touristiques. Puis, il faudra faire la promotion internationale de ce projet écoflyé. On veut aussi organiser des forfaits thématiques branchés sur le circuit de la Véloroute, par exemple, ou axés sur le kayak, le golf, le ski... Les possibilités sont infinies. Qui sait où mènera cette aventure ?

Les étrangers, si épris de nos grands espaces, n'auraient donc encore rien vu.

dprecourt@ledevoir.com

- Sur le site ecofly.org, outre les renseignements pratiques d'usage et les photos, on retrouve de l'animation 3D, des images satellites, de la vidéo et du vol virtuel.