La culture remplumée

On peut se demander si le public accédera enfin en ligne au contenu des archives de Radio-Canada (ici, Jack Kerouac à l’émission «Le sel de la semaine» présentée par Fernand Seguin dans les années 1960).
Photo: André Le Coz Cinémathèque québécoise On peut se demander si le public accédera enfin en ligne au contenu des archives de Radio-Canada (ici, Jack Kerouac à l’émission «Le sel de la semaine» présentée par Fernand Seguin dans les années 1960).

Certains trouvent bien irresponsable de soigner la culture dans un budget fédéral, plutôt que l’armement ou la sécurité. Sans remplir le fameux trou du déficit par-dessus le marché.

À eux, on aime rappeler la réponse de Churchill à son État-major qui lui suggérait, en pleine guerre, de sabrer les arts afin de soutenir l’armement : « Then what are we fighting for ? » Et même s’il ne l’a pas dit — bien des citations du vieux lion britannique sont apocryphes —, ça réchauffe le coeur d’y croire.

Car miser sur ce que la civilisation a de mieux en période de crise et sur l’avenir n’est peut-être pas le pire calcul à faire.

Pas voté pour Justin Trudeau, mais s’il faut causer valeurs, celles du fils de l’autre nous rendent moins honteux de la feuille d’érable tout à coup.

La culture, donc. Du jamais vu : une injection de 1,8 milliard sur cinq ans. Et un message lancé : que planent les nuages noirs sur l’écologie, l’économie, les djihadistes de tous poils tapis dans l’ombre, le matérialisme du jour. Voici les arts et lettres à la rescousse ! Espérons qu’ils seront abreuvés à bon escient. On garde l’oeil ouvert. Promis !

Photo: André Le Coz Cinémathèque québécoise On peut se demander si le public accédera enfin en ligne au contenu des archives de Radio-Canada (ici, Jack Kerouac à l’émission Le sel de la semaine présentée par Fernand Seguin dans les années 1960).

Le long hiver de Harper

Soudain, quand même, les amoureux de la culture s’aperçoivent à quel point ils se sont gelé la couenne sous le long hiver de Harper.

Dangereux de couper trop profond dans ce secteur-là ! Ça incite les institutions à délaisser l’exploration, la mémoire, le contenu, au profit d’une certaine facilité, à viser le succès populaire davantage que l’excellence, avec effets dévastateurs sur l’âme collective.

Après que l’ancien premier ministre eut sabré les tournées d’artistes à l’étranger, voici 35 millions qui tombent à pic dans leur cour. Nos vrais ambassadeurs ont des caméras, des voix, des plumes, des baguettes, des chaussons pour danser. Allez-y !

On a beau trouver Justin Trudeau trop égoportrait, trop aérien, son règne sonne un changement d’ère. D’autant plus en poussant la roue du virage numérique. Il était moins cinq pour imposer nos oeuvres sur la Toile, pour s’offrir de nouveaux outils de diffusion, en développant l’emploi dans ces secteurs de pointe.

Depuis le temps qu’on voyaitdes organismes culturels s’anémier sous les saignées successives : les musées nationaux, le Conseil des arts du Canada, Téléfilm, l’Office national du film, Radio-Canada, etc. Voici la manne.

Leur reste à proposer aux générations montantes, nées avec les nouvelles technologies, l’accès à un tronc culturel commun trop négligé. Québec n’en pense pas moins, lui qui a haussé son propre budget en culture en misant beaucoup sur la petite enfance. Lueurs d’espoir !

La mémoire de la société d’État

Radio-Canada, l’ex-bête noire de Stephen Harper, se voit renfloué et pas qu’un peu : 675 millions sur cinq ans. Remarquez, on comprend les grognements des concurrents des chaînes privées au spectacle de ces largesses, tant le diffuseur d’État joue souvent dans leurs plates-bandes, en lorgnant la même assiette au beurre publicitaire.

Avant de laisser les bonzes de Radio-Canada redéfinir, espérons-le, les contenus du jour à mettre en ondes, j’étais allée interroger leur rôle de mémorialistes. Car si la numérisation touche de plein fouet la création de nouveaux contenus, elle permet aussi l’archivage des anciens, en appel de mémoire.

Radio-Canada possède des trésors dans ses voûtes du 2e sous-sol, niveau C. 18 888 pieds carrés avec 550 000 cassettes, des bobines de film, etc. Tout un royaume d’anciens téléthéâtres, d’émissions d’affaires publiques et de variétés, d’information, etc. que j’ai foulé la semaine dernière, tout émue.

Depuis plusieurs années, les transferts des contenus en numérisation se font au rythme des fonds reçus : mollo sous les compressions, accent mis sur les supports les plus friables ; les contenus radios ces derniers temps. L’information a été privilégiée par rapport aux émissions culturelles. L’injection de fonds devrait augmenter la cadence de tout ça, en numérisant pour la suite du monde.

Encore que depuis 1985, les séries produites au privé n’appartiennent pas au producteur public. Trou dans son gruyère. Autre affaire.

James Dormeyer, un réalisateur retraité de Radio-Canada, s’inquiétait beaucoup de l’état des archives et m’en avisait. Plusieurs émissions à contenu historique et culturel n’étant encore ni indexées ni numérisées. Il appelait au coup de barre, souhaitant au public de puiser à leurs contenus.

Avant l’annonce du budget, j’étais allée rencontrer Louis Lalande, vice-président des Services français de la SRC et Patrick Monette, à la tête du Service des archives, deux passionnés par la mémoire de la boîte.

De 2007 à 2009, un programme du Patrimoine avait permis l’esquisse d’un site avec extraits audiovisuels et catalogue, qui cessa d’être nourri, faute de carburant.

Le public accédera-t-il enfin en ligne au contenu de ces archives ? En fait, m’a-t-on expliqué in situ, les émissions culturelles coûtent tellement cher à rediffuser pour cause de frais à verser aux ayants droit, que les rendre disponibles en entier paraît difficile. L’ONF propose sur son site beaucoup de documentaires, moins onéreux à gérer que les fictions du petit écran.

Alors les archives radiocanadiennes nourrissent des émissions passées, présentes ou futures : Tout le monde en parlait, Les enfants de la télé, etc. Elles servent de base aux séries radio aussi, sur Robert Charlebois, sur Jack Kerouac, par exemple, à des rediffusions parfois, vouées quant au reste au service interne.

L’autre jour, je parcourais les allées de ces rayonnages, me prenant à rêver, peut-être en vain, à cet accès universel aux oeuvres phares de la mémoire télévisuelle collective, gratin du petit écran à un public captif, jadis moins sollicité.

Entre hier et demain, je souhaitais à la SRC de mieux se concentrer sur la création vive, la mémoire, l’information, en lâchant du lest commercial. On rêve. On rêve. Faut dire qu’un virage politique en culture, ça se prend, soit. Ça se mérite surtout. À eux donc, de jouer.


 
5 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 26 mars 2016 08 h 39

    N'empêche que

    Oui, la culture sous toutes ses formes est aussi essentielle à l'humain que le pain, le beurre, et la sécurité. Mais où le concensus est plus difficile à atteindre c'est à savoir quelle "culture" doit-on subventionner? La culture élitiste des abonnés de l'OSM et du MBA? La culture dite populaire? La culture "nationale" faisant doucement l'apologie de l'unité canadienne ou de l'identité québécoise? La culture moralisante, bonne pour le peuple? Les petites initiatives communautaires sans but lucratif? Ou bien, faut-il donner un coup de pouce aux entreprises canadiennes (québécoises) qui ont une chance d'accoucher d'un blockbuster international qui créera beaucoup d'emplois et rapportera de gros sous? Ou les petits films d'auteur? Celle des Beaux Dimanches d'antan ou Hockey Night in Canada?

    • Gilbert Turp - Abonné 28 mars 2016 08 h 30

      J'ai beaucoup de misère à avaler le terme « élitiste » quand on l'accole à la culture.
      Combien de gens issus de familles pauvres ont-ils pu prendre en main les rènes de leur vie grâce à cette culture ?
      Si elle était élitiste, elle ne serait pas si libérante pour ceux qui la découvre et qui voient leur vie changée grâce à elle.
      Proust et une sonate de Beethoven à 16 ans font des miracles.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 26 mars 2016 10 h 41

    Quel beau et noble défi.



    Merci , Mme. Tremblay pour vos propos exquis, prometteurs et promoteurs !

  • Hélène Bruderlein - Abonnée 26 mars 2016 12 h 13

    Hélène Bruderlein

    Merci pour votre article. Vous exprimez bien nos espoir de sortir de cette médiocrité qui imprègne souvent nos médias soumis à la seule loï de la publicité.
    Un rêve que je veux exprimer ici concerne la radio de Radio-Canada. Nous avon déjà eu de merveilleuses émissions, tels "Comme un roman", livres lu par nos comédiens. D'autres remarquables émission aussi, je ne peux les énumérer toutes. Quels plaisir ce serait de les avoir à nouveau disponibles. Il me semble qu'avec les nouvelles technologies ce ne serait pas trop dispendieux de faire ressurgir ces trésors en ligne ou en direct.

    • Gilles Thériault - Abonné 26 mars 2016 13 h 44

      Habitué de la radio (SRC)
      Je suis tout à fait d'accord avec madame Bruderlein ainsi qu'avec le souhait de madame Tembay dans le dernier paragraphe.