Femmes de conscience

L’essayiste et chroniqueuse Catherine Voyer-Léger n’a rien d’une religieuse, mais elle en connaît un bout sur le dédale de la conscience.
Photo: Francis Vachon Le Devoir L’essayiste et chroniqueuse Catherine Voyer-Léger n’a rien d’une religieuse, mais elle en connaît un bout sur le dédale de la conscience.

« Pourquoi, demande Marie-Thérèse Nadeau, entendons-nous si peu parler de la conscience, alors que c’est pourtant grâce à elle que l’on peut mener une vie sensée, devenir acteur de sa vie morale, se réaliser comme être humain ? » Dans nos sociétés de plus en plus coupées de la tradition, où les normes morales vacillent, où « les règles établies jadis ne semblent plus correspondre aux situations nouvelles, aux manières contemporaines de penser et de vivre », le recours à la conscience morale, c’est-à-dire à cette faculté de distinguer le bien du mal afin d’agir correctement, voire humainement, s’impose comme une nécessité et comme un défi.


Membre de la congrégation de Notre-Dame, Marie-Thérèse Nadeau est docteure en théologie et en sciences des religions. Auteure de plusieurs essais philosophiques éclairants sur de grands et graves sujets (la souffrance, la solitude, la vie après la mort), elle reste malheureusement méconnue hors des cercles théologiques spécialisés. Avec La conscience, une formidable boussole, elle souhaite, écrit-elle, redonner ses lettres de noblesse à cette faculté qui constitue « le lieu où la dignité de l’être humain s’exprime de manière remarquable ».

J’écris comme un rituel pour que le geste devienne souple et pour qu’en se multipliant il crée une danse. Pour qu’entre l’instant en suspens et la beauté des cimetières quelqu’un se dise peut-être: ça, c’est très exactement ce dont j’avais besoin maintenant.

Tout être humain se retrouve régulièrement dans des situations où il doit faire des choix qui engagent sa responsabilité morale. De grands principes universels (ne pas tuer, ne pas voler, respecter les autres, etc.) peuvent bien sûr servir de guides à l’action. Toutefois, l’obéissance à ces règles ne suffit pas puisque ces dernières sont souvent trop générales pour éclairer la conduite dans des situations particulières. La voix de la conscience doit donc se faire entendre.

Éducation morale

Or, reconnaît Marie-Thérèse Nadeau, cela ne va pas sans risque. La conscience n’est pas un strict fait de nature qui nous serait imparti à la naissance, une fois pour toutes. Même s’il s’agit, écrit la théologienne, d’un « cadeau […] offert à tous », il reste que « la moralité, cela s’apprend » et que, comme le précise le jésuite Paul Valadier, « l’être humain est éthiquement éduqué, ou il n’est pas ».

Aussi, si cette éducation morale fait défaut, ce qui est souvent le cas, la conscience peut être confondue avec le subjectivisme (chacun ses convictions) ou avec le laxisme (chacun fait ce qui lui plaît). Ce relativisme moral, explique Nadeau, est indigne d’une conscience en quête d’humanisation et de vérité.

Il faut, insiste la théologienne, suivre sa conscience pour être libre, mais il importe tout autant de la former puisque celle-ci n’est pas « immédiatement adéquate au bien ». Pour ce faire, pour se donner des repères moraux, il faut se tourner, dans un exercice constant de réflexion, vers les normes éthiques existantes (lois, interdits, grands principes), vers le magistère de l’Église (les non-croyants, ici, sont moins concernés, quoiqu’ils puissent reconnaître des vertus morales à cette tradition) et vers les autres humains, sans qui toute délibération morale serait vaine. On pourrait ajouter, aux propositions de la théologienne, la fréquentation des grandes oeuvres littéraires, sources irremplaçables de méditations éthiques.

Les lecteurs doivent être prévenus : l’essai de soeur Marie-Thérèse Nadeau s’adresse à tous, étant entendu que « point n’est besoin […] d’être croyant ou incroyant pour ressentir en soi le besoin de bien se conduire », mais son inspiration catholique est fortement marquée. Ceux que cela énerve ne trouveront pas leur compte dans ces pages.

Photo: Francis Vachon Le Devoir L’essayiste et chroniqueuse Catherine Voyer-Léger n’a rien d’une religieuse, mais elle en connaît un bout sur le dédale de la conscience.

Intimité culturelle

L’essayiste et chroniqueuse Catherine Voyer-Léger n’a rien, elle, d’une religieuse, mais elle en connaît un bout sur le dédale de la conscience puisqu’elle explore le sien avec franchise et style dans son blogue, dont les meilleures entrées récentes sont réunies dans Désordre et désirs.

Femme de culture, Voyer-Léger, qui se dit « un peu totale comme fille », ne fréquente pas les arts (surtout la littérature, la danse et le cinéma) pour se divertir, mais pour apprendre à vivre, mieux et plus fort. Chez elle, et c’est ce qui rend sa démarche prenante, tout est intégré : la femme privée, la critique, l’intellectuelle se nourrissent les unes les autres et ne font qu’une, dans un élan d’ensemble qui permet à la blogueuse de rendre son intimité culturelle et de donner un caractère intime à l’expérience culturelle.

« Je cherche, écrit-elle, à cerner quelque chose qui serait juste. Le modèle, chaque fois réduit, d’une pensée qui apparaîtrait vraie, bien qu’incomplète. Un fragment d’exactitude, en équilibre sur l’instant. » Le résultat, ici, ne se distingue pas de la démarche et est réussi.

Qu’elle traite de sa relation malaisée à son corps et aux autres, de la solitude, de l’art qui éclaire la vie, d’un séjour en Haïti ou du vieillissement qui peut être une grâce pour ceux qui ont traversé l’enfance avec peine, Voyer-Léger sait allier la profondeur et la simplicité, l’intime et le collectif ainsi que la tristesse et la joie, dans un flot de conscience maîtrisé, habité par une quête éclairée du sens de la vie.

La conscience. une formidable boussole / Désordre et désirs

Marie-Thérèse Nadeau, Médiaspaul, Montréal, 2016, 142 pages / Catherine Voyer-Léger, Hamac, Québec, 2016, 218 pages

1 commentaire
  • Loyola Leroux - Abonné 28 mars 2016 22 h 15

    La philosophie de la vie apres la mort ?

    Monsieur Cornellier, il me semble que vous exagérer un peu en associant a la philosophie une ‘’ Auteure de plusieurs essais philosophiques éclairants sur de grands et graves sujets : la vie après la mort.’’ Quels sont les liens entre la philosophie et la vie apres la mort ? Quel philosophe aborde ce sujet ?

    Concernant les religieux qui cherchent a donner au sens au monde dans lequel nous vivons, en se référant a la transcendance, a dieu, la conscience, la morale, etc. il me semble que leur raisonnement se résume a une formule simple : ‘’Il y a un probleme j’ai la solution.’’ Évidemment, ce sont eux qui ont identifie le probleme comme étant le sens de monde, comprendre ce que dieu veut, comment se comporter pour lui faire plaisir, comment se préparer a la vie apres la mort, etc. Et la recherche de la solution par les mythes, croyances de toutes sortes, la priere, l’interprétation de la volonté de dieu, les incantations, etc. va leur donner un petit boulot pour gagner leur vie.