Leçons pour la vieillesse

Janette Bertrand nous questionne sur le genre de vieillesse qu’on peut, qu’on veut se donner.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Janette Bertrand nous questionne sur le genre de vieillesse qu’on peut, qu’on veut se donner.

La peur de la vieillesse et de tout ce qui vient avec. Peur de mourir, d’être un poids pour sa famille, de manquer d’argent. Peur du changement, de la solitude, du corps qui lâche, de l’Alzheimer… Dans La vieillesse par une vraie vieille, Janette Bertrand met le doigt sur ce qu’on refuse de voir en face jusqu’à ce que la vieillesse nous rattrape.

Une dizaine d’années après son autobiographie Ma vie en trois actes, et trois romans plus tard, cette féministe de la première heure qui a bravé la Grande Noirceur et contribué à faire tomber bien des tabous nous amène à nous questionner sur la place des vieux dans la société et sur le genre de vieillesse qu’on peut, qu’on veut se donner, alors que l’espérance de vie s’est accentuée.

Comme elle le faisait dans son autobiographie, qui alternait entre son parcours personnel et l’avancée des droits des femmes au Québec, Janette tisse sa toile en passant de son propre cheminement et des préoccupations qui sont les siennes à des observations plus générales sur les comportements sociaux envers les vieux.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Janette Bertrand nous questionne sur le genre de vieillesse qu’on peut, qu’on veut se donner.

Ce n’est pas tant aux personnes âgées comme telles qu’elle s’adresse, qu’à celles qui vont le devenir. Une façon pour elle de nous préparer à ce qui nous attend, à la lumière de ce qu’elle constate, qu’elle a elle-même traversé, traverse encore, elle qui vient de célébrer ses 91 printemps.

« Je pense que vieillir, ça s’apprend… », écrit-elle. Et ce qu’elle a appris, elle veut nous le communiquer à tout prix. Dans un langage simple, accessible, direct. Du Janette tout craché, quoi.

On croirait presque l’entendre parler. Et la voir, toutes voiles dehors, brasser la cage des idées reçues, sur la sexualité des vieux, notamment. Elle se mouille, jusqu’au cou, elle se livre.

Elle nous interpelle, nous pose des questions, émet des opinions, parfois tranchées, qui peuvent faire sourciller. À propos de la prostitution, par exemple, qu’elle perçoit comme un frein au féminisme : « Tant qu’il y aura de la prostitution, il n’y aura pas d’égalité. »

On aurait envie de lui répondre, d’engager la discussion avec elle. On souhaiterait aussi qu’elle évite davantage, au passage, le panneau des généralités. Sur les rapports hommes-femmes, sur les caractéristiques propres à chaque génération…

Mais Janette, c’est Janette. Bouillante, intempestive, parfois. Et naïve, elle l’avoue. Elle revient d’ailleurs sur la controverse suscitée dans les médias à propos de certaines de ses déclarations jugées malheureuses et considérées comme racistes sur la menace intégriste au Québec. Elle en profite pour préciser son propos, elle qui toute sa vie s’est battue pour l’ouverture d’esprit.

À propos de son engagement péquiste à la tête du groupe des Janette dans le cadre de la charte de la laïcité, elle dit que c’était une erreur, qu’on ne l’y reprendra plus. Mais qu’elle a beaucoup appris. Apprendre, même de ses erreurs : ça se fait à tout âge, insiste-t-elle.

Essentiellement, ce qu’elle veut faire passer comme message dans son ouvrage, sans tomber dans l’angélisme, c’est que la vieillesse n’est pas un naufrage. Qu’il y a moyen de s’organiser pour vivre une vieillesse heureuse. Malgré tous les irritants, les inconvénients. « Il ne s’agit pas d’idéaliser la vieillesse, mais de l’apprivoiser. »

Elle se sait privilégiée : pas de problème d’argent ; un amoureux attentionné, plus jeune qu’elle ; des enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants aimants…

Mais ça n’empêche pas le déclin physique, les trous de mémoire, les maux de dos constants, les difficultés à se déplacer. Ça n’empêche pas les moments de découragement, de déprime. Et un sentiment de rejet parfois. « La jeunesse est tellement valorisée aujourd’hui qu’un sentiment de honte accompagne la perte des capacités physiques, comme marcher et courir. »

Ce qui fait pencher la balance, selon elle, c’est la manière dont on rebondit. La façon qu’on a de s’accrocher à la vie. « Plus la mort est proche, plus je suis vivante et plus j’ai le goût de profiter de chaque instant qui me reste à vivre. »

Elle sait bien qu’il y a des personnes gravement atteintes, qui ont perdu toute autonomie, qui n’ont plus toute leur tête. Des vieilles personnes qui ont besoin de soins constants. C’est de toutes les autres, dont elle-même, qu’elle parle.

Contrer l’âgisme

Elle s’en prend à la façon dont on infantilise les vieux. Elle dénonce les choix qu’on leur impose. Que leur imposent leurs enfants, très souvent, pour se rassurer eux-mêmes. Elle s’insurge contre la ghettoïsation dans les résidences pour vieux et prône la mixité des âges : « Je suis certaine qu’on s’épanouit mieux en étant entouré de personnes de tous âges et de toutes conditions », insiste-t-elle.

Elle en fait un combat : « On a beaucoup parlé du Québec inclusif, mais quand parle-t-on de l’inclusion des vieux dans le Québec ? » Ça vaut sur tous les plans. Il s’agit de faire tomber ces « compartiments que la société impose », de contrer l’exclusion qui commence à la retraite. « Il est injuste qu’à partir d’un certain âge nous soyons jugés plus selon notre âge que selon nos compétences. » Bref, elle appelle à un dialogue égalitaire entre les générations.

Elle ne se gêne pas non plus pour semoncer les vieux repliés sur eux-mêmes qui maugréent à coeur de jour contre leur condition. Elle dit que le bonheur, ça se cultive. Et que tous les petits bonheurs sont à savourer.

Simple comme bonjour, à première vue, les conseils prodigués par cette « vraie vieille ». Mais parce que ça vient d’une « vraie vieille », justement, parce qu’elle ne fanfaronne pas, ni ne conceptualise à outrance, parce que Janette, c’est Janette, authentique comme toujours, et bienveillante, et chaleureuse, on se laisse convaincre.

Le moteur de sa vie

Bien sûr, elle, elle a l’écriture. Sa bulle. Sa façon de se sentir utile aussi. « Je veux me rendre utile, pas juste à mon conjoint, à ma famille ou à tous ceux qui me suivent, mais à la société. »

À propos de ses livres, ce que dit cette femme de télé qui s’est lancée sur le tard dans l’écriture romanesque après avoir échoué à concrétiser certains de ses scénarios mérite d’être souligné. Que l’on soit d’accord ou pas avec elle. « J’écris pour susciter une discussion, pour partager ce que j’apprends », note-t-elle. Ajoutant : « Je n’écris pas pour faire de la littérature, j’écris pour communiquer. »

Pour elle, écrire des best-sellers est une exigence : « J’ai besoin de rejoindre le plus de lecteurs possible comme il me fallait de bonnes cotes d’écoute à la télévision. C’est donnant-donnant. J’écris, il me faut des lecteurs. Quand les lecteurs se feront rares, je n’écrirai plus. Je ne me parle pas toute seule, je n’écrirai pas pour moi. »

Peu lui importe les préjugés : « Il est mal vu dans le milieu littéraire d’avoir un succès de librairie. C’est un trait caractéristique de notre peuple de rabaisser tout ce qui sort du rang. Le complexe de la haie de cèdres : dès qu’une branche sort de la haie, le sécateur ! »

Écrire, être lue, c’est aussi une façon de se projeter dans l’avenir pour elle. Sitôt terminé celui-ci, d’ailleurs, un autre livre s’annonce, un roman, cette fois, sur la bisexualité. Pour le reste : « La vie va se poursuivre et je veux être là avec ceux que j’aime, continuer à faire ce que je fais, satisfaire l’insatiable intérêt que j’ai pour le genre humain, moteur de ma vie. »

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« Je ne suis ni une grande malade ni une invalide, je suis juste vieille ! Et je suis fière de l’être ; c’est la preuve que je suis en vie. » Extrait de «La vieillesse par une vraie vieille»

La vieillesse par une vraie vieille

Janette Bertrand, Libre Expression, Montréal, 2016, 304 pages

2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 27 mars 2016 10 h 20

    Les vieux sont des enfants

    ¡Queremos jugar en la calle! Nous voulons jouer dans la rue ! C'est le titre d'un article intéressant paru dans l'édition de samedi du prestigieux quotidien El País de Madrid. On y pose au départ la question : à quand remonte la dernière fois que vous avez vu des enfants de moins de 12 ans jouer seuls dans la rue ?

    Le constat suit : la crainte excessive des parents, qui infantilisent les enfants en tentant de les surprotéger, l'aménagement des villes principalement aménagées autour de « l'Impératrice automobile » et enfin cette manie de toujours vouloir organiser chaque minute du quotidien de ces enfants font en sorte que ces derniers ne peuvent plus développer et exprimer leur créativité. Ils en sont réduits à vivre à l'intérieur avec un poison qui les guette : devenir accro des jeux vidéos.

    Il est donc essentiel que l'on parte à la reconquête d'espaces où pourra se manifester la créativité infantile, gérée par les enfants eux-mêmes et non les adultes.

    On dit souvent que la vieillesse, c'est l'enfance à l'envers. S'il faut y mettre des images, pensons à la marchette, aux couches et à la cuiller que quelqu'un d'autre doit tenir pour que le vieillard puisse manger... Mais avant d'en arriver là, il y a une relativement longue étape où la personne âgée jouit de son autonomie physique, mais qu'on tente de lui enlever par l'infantilisation, par la peur et par cet environnement urbain détourné vers l'automobile. Et comme les enfants, histoire de ne pas être dérangé, on préfère les confiner à l'intérieur, à faire des mots croisés, des Sudoku et des mots cachés. C'est l'équivalent générationnel des jeux vidéos.

    ¡Queremos jugar en la calle! Ça pourrait aussi être le désir des gens âgés. Oui, jouer dans la rue, dans l'espace public et non pas se faire enfermer dans une cour de récréation cloturée, de crainte qu'ils succombent sous les roues de l'impératrice automobile.

    Madame Bertrand, est-ce que vous aimeriez jouer dans la rue, avec des petites filles de votre

  • Hélène Gervais - Abonnée 28 mars 2016 07 h 46

    Bravo ...

    Monsieur, je ne sais quel âge vous avez, mais vous écrivez merveilleusement bien ce que je ne saurais écrire mieux que vous. Pour ainsi dire, vous m'enlevez les mots de la bouche. Je suis à 100% d'accord avec vous, et pour Jeannette, je ne doute aucunement que son livre soit intéressant.