Lageder: trop parfait pour être vrai

Aloïs-Clemens et son père Aloïs Lageder
Photo: Gregor Khuen Belasit Aloïs-Clemens et son père Aloïs Lageder

Trop beau pour être vrai. L’expression est heureuse. On en reste presque ébaubi. Alors, imaginez : trop parfait pour être vrai. Là, c’est du délire. Permettez tout de même que je le partage avec vous, ce délire, surtout qu’on m’a toujours fait comprendre, depuis ma très tendre enfance, que la perfection n’était pas de ce monde. Alors, faudrait savoir. La perfection par rapport à quoi ? À tout ce qui est moins… parfait ? C’est ici qu’entre en jeu l’étalon de mesure. Chose rare, je le retrouvais une fois de plus tout dernièrement. Étalonnons, donc.

Ce premier paragraphe n’avait d’autre intention que de faire de vous un lecteur captif. Un vieux truc. Après tout, la perfection ne court pas les rues, trop occupées, celles-là, à se « nid-de-pou-liser » le bitume comme une mauvaise acné de printemps. Cette perfection, qui tient ici presque de l’idyllique, court par contre dans le vignoble.

Photo: Gregor Khuen Belasit Aloïs-Clemens et son père Aloïs Lageder

Elle s’affiche, oui, entre 200 et 1000 mètres d’altitude, entre herbes grasses et sols rocailleux, entre coccinelles et coléoptères, entre Busard Saint-Martin et Marouette Ponctuée, entre luminosité diurne et fraîcheur nocturne, entre paix et harmonie, bref, la voilà bien concrète dans le Haut-Adige italien. Et moi qui pensais que la perfection n’était pas de ce monde…

L’Alto Adige ? J’y avais mis les pieds il y a une dizaine d’années pour un reportage à la Revue du vin de France. J’y écrivais alors : « Avec le resserrement des montagnes vers le nord, là où les fiumi [rivières ou fleuves] Isarco et Adige convergent vers la ville de Bolzano au fond de profondes vallées, l’altitude pousse au vertige.

« Ce resserrement du relief donne en effet curieusement aux vins produits — nous sommes en pays où les blancs brillent particulièrement — une précision supplémentaire au niveau des parfums comme des concentrations en bouche. La rigueur germanique omniprésente y serait-elle pour quelque chose ?

« Les rieslings, traminers, sylvaners, muller-thürgaus, kerners, veltliners, moscati gialli et autres variétés françaises y côtoient pinots noirs, cabernets sauvignons, merlots et surtout l’original schiava sur des terroirs très complexes où l’altitude et l’exposition sont ici déterminantes. Surtout, il se dégage des vins produits un discours très minéral du terroir que des vinifications très soignées mettent plus en valeur encore. »

Plusieurs vignerons chevronnés rencontrés, dont, bien sûr, Aloïs Lageder. Un Maître. Avec la majuscule. Maniant la modestie comme un sécateur appliqué méticuleusement à la taille d’une vigne (un geste qu’il ne faudrait surtout pas sous-estimer !), l’homme qui repositionnait le vignoble familial d’une cinquantaine d’hectares vers la fin des années 1970 me recevait chez lui, à Magrè.

Paix et harmonie, oui, mais aussi beauté et sérénité. Dans un tel contexte, une telle ambiance, il va de soi que les petits gestes de l’homme participent au « perfectible », telle cette démarche entreprise au début des années 1990 vers une culture du vignoble en biodynamie.

Des Lageder aux doigts de lumière

Beaucoup de chemin parcouru depuis 1823, mais surtout depuis 1855 alors que l’ancêtre, courtier à Bolzano, décide de produire son propre vin. Se grefferont du côté de Magrè les vignobles de Löwengang en 1934 (parcelles chaudes où s’épanouissent cabernet sauvignon et merlot), celui du Römigberg en 1980 (parcellaire en amphithéâtre au-dessus du lac Caldaro exposé sud-sud-est, idéal pour les cabernets et schiavas), puis celui du Hirschprunn avec ses 30 hectares en 1991.

Ajoutez l’apport de 110 autres hectares de vignobles gérés ceux-là par des vignerons qui, à l’image de ceux travaillant avec la maison Guigal, dans le Rhône septentrional, sont particulièrement fiers de livrer les meilleurs fruits possibles aux Lageder. Si le gentleman’s agreement est encore ici de mise, la philosophie du chaque-petit-geste-compte fait aussi partie du cahier des charges maison.

C’est avec tout cela que compose désormais le jeune Aloïs-Clemens Lageder depuis le printemps 2015. Remarquez, il y a pire. Il aurait pu naître dans une autre maison. Je ne vous cacherai pas être un tantinet jaloux de sa position.

Un artiste de père, spirituel et précis, une maison immaculée côté production de qualité, mais surtout un sens, une direction insufflée pour des vins qui brillent de vie, de lumière. Il y a du doigté chez les Lageder !

Dans la douzaine de vins dégustés en compagnie du fiston récemment, j’avoue avoir un faible pour les blancs. Parmi les meilleurs d’Italie. Rien que ça. On y sent une synthèse, un résumé, un petit concentré de lieu qui, avec un cépage donné (et la compréhension intime de l’homme qui l’accompagne), trouve ici très exactement clé à sa serrure.

Des blancs qui font aimer les blancs car très signifiants (parmi la mer de vins insignifiants qui jonchent actuellement la planète). Plusieurs superbes vins en I.P. (jbelec@markanthony.com), dont de grands rouges et d’autres, hélas, disponibles en quantités limitées. Mais, après ces blancs, pourquoi diable boire du rouge ?

Appel à tous

Le vin a pour nom Il Caberlot. La maison toscane qui le produit s’appelle Il Carnasciale. Production annuelle de 3000 magnums seulement. Le millésime proposé est le 2008 et il n’y a qu’une seule et rare bouteille disponible à la boutique Signature de Montréal, au prix de 206 $ avec un rabais de 69 $ (11690561).

Ah oui, le cépage ? Caberlot, un clone découvert il y a quatre décennies près de Véronne et développé par un certain Remigio Bordini, qui serait un croisement de cabernet et de merlot.

L’auteur, Jancis Robinson, n’en fait nullement mention dans son livre Grapes cependant. Ma proposition : comme ce cépage hors des sentiers battus (dont j’ignorais encore l’existence au moment d’écrire ces lignes) n’a pas été proposé aux Amis du vin du Devoir lors de la dernière rencontre, je propose à quiconque y trempera ses lèvres d’en rédiger un bref commentaire de dégustation, que je ferai paraître ici même. Pour le bénéfice de tous !

Pinot Grigio Porer 2014 (27,10 $ – 10248712) : millésime difficile et pourtant expression magnifique. Discrétion, mais plénitude d’un fruité de belle densité, aux nuances de miel et d’épices. Un blanc sec assumé, très loin de ces pinots grigios commerciaux à gogo. (5+) ★★★1/2 ©

Chardonnay Gaun 2014 (25,40 $ – 742114) : l’impression d’un 1er cru chablisien par sa texture, ses nuances de pêche et de poire ponctuées par le minéral. Sans bois. Classieux. (5+) ★★★1/2 ©
 
Gewurztraminer 2014 (25,30 $ – 12345671) : la grâce, oui, comme dans… Grace Kelly ! Le parfum dans le sillage captive, rose et muguet, sur bouche délicate et texture satinée. Liaison parfaite du fruité, de l’acidité, de la vinosité. Même les détracteurs du gewurz tomberont sous le charme ici. (5) ★★★1/2
 
Chardonnay Löwengang 2012 (50,25 $ – 10264608) : fruité magnifique pour un blanc sec d’une plénitude absolue. Détail, finesse et profondeur, race et longueur. Grand blanc de gastronomie. (5+) ★★★ ©

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