Un théâtre politique aujourd’hui?

J’assistai vendredi dernier à la première journée du colloque organisé à l’Usine C sur le thème « Théâtre. Liberté. Scandale. Que peut le transgressif pour les arts de la scène ? ». En ouverture de cette rencontre, l’une des coorganisatrices, la professeure au Département d’histoire de l’art de l’UQAM Ève Lamoureux, rappelait brièvement les diverses dimensions de l’événement spectaculaire susceptibles de faire scandale : le propos, l’identité du créateur, le lieu choisi, le contexte de production ou de diffusion, les formes exploitées, les thèmes abordés…

Outre la pluralité des causes scandaleuses, cette ouverture éclairait également d’autres aspects problématiques de cette vaste question, des paradoxes ou des apories qui n’ont pas manqué de resurgir dans les diverses présentations subséquentes. Ainsi, un scandale peut aisément en masquer ou en étouffer un autre, par exemple en devenant lui-même un spectacle. On mentionnait également le hiatus entre l’intention et la réception, autrement dit le fait qu’entre ce que l’artiste souhaite transmettre ou créer chez le spectateur et les éventuels effets de l’oeuvre sur le public, il peut se creuser un fossé bien difficile à prévoir.

Cette dernière idée traversait en filigrane la conférence que donnait hier midi le chercheur français Olivier Neveux, lui-même professeur à l’Université Lyon 2. Dans les locaux de l’antenne uqamienne du Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions (CELAT), il revenait sur un parcours intellectuel au cours duquel il s’est d’abord intéressé aux diverses formes du théâtre militant en France à partir des années 60, puis plus largement aux conditions d’existence d’un théâtre dit politique aujourd’hui.

Émanciper par la force

Il cite l’exemple de grands metteurs en scène européens des années 2000, ces « enfants terribles » que sont l’Italien Romeo Castellucci ou le Flamand Jan Fabre par exemple, qui, à l’instar d’Antonin Artaud et du mouvement situationniste de Guy Debord (La société du spectacle), disaient vouloir maltraiter le spectateur, le malmenant afin de l’arracher à sa présumée apathie. Au-delà de son appréciation personnelle de leurs oeuvres, Neveux relève cette contradiction qui consiste à vouloir forcer quelqu’un à s’émanciper par le choc, qui plus est dans un monde où l’attaque frontale et les promesses d’expériences extrêmes constituent désormais des stratégies publicitaires parmi d’autres.

Sans vouloir prêcher pour un type de théâtre ou pour un autre et se gardant bien de se cantonner dans une seule définition du terme « politique »— c’est un mot dont « le signifiant, par nature, demeure en guerre », résume-t-il —, Olivier Neveux envisage un art qui miserait plutôt sur les sentiments minoritaires, sur les registres émotifs peu exploités par la production dominante. Il rappelle que le néolibéralisme a pu imposer sa logique de privatisation et sa structure entrepreneuriale jusque dans nos vies privées, modelant nos imaginaires et nos rêves. La lenteur, le silence, le calme et l’improductivité lui paraissent, dans ce contexte, beaucoup plus subversifs que bien des charges à fond de train.

On le disait plus tôt, impossible pour l’artiste de contrôler ce qui fera son chemin ou pas dans chaque spectateur au contact de l’oeuvre. Relèverait alors du politique la place réservée au spectateur à l’intérieur de l’oeuvre, sa pleine liberté de participer à l’élaboration du sens s’il le désire, et ce, sans se limiter aux seules expériences dites « participatives ». Est plus susceptible d’atteindre une certaine forme d’émancipation la personne traitée comme un égal plutôt que celle considérée comme quelqu’un à convaincre ou à réveiller.

Olivier Neveux dit poursuivre aujourd’hui ses recherches autour de la figure de l’artiste émancipé, soit celui qui a cessé de tenter de prévoir l’effet qu’il va générer. L’un des principaux freins à son plein avènement réside évidemment dans des modes de production qui imposent aux artistes d’articuler deux ans à l’avance et avec moult précisions leur prochain projet s’ils veulent bénéficier du moindre soutien. Contradiction parmi d’autres d’un système qui souhaite soutenir la créativité tout en limitant les possibilités d’émergence de ce qui pourrait faire dissensus.

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2 commentaires
  • Olivier Dumas - Abonné 22 mars 2016 01 h 31

    La Robe blanche de Pol Pelletier

    J'ai eu l'immense bonheur d'assister à quelques reprises à l'une des plus grandes pièces politiques du théâtre québécois: La Robe blanche de Pol Pelletier. Grâce au remarquable travail de WEBTV.COOP, les gens pourront voir ou revoir ce joyau de notre répertoire. L’œuvre ose nous confronter à bien des tabous qui perdurent dans notre société québécoise. Car le théâtre demeure le miroir de l’inconscient collectif, et cette Robe blanche constitue une véritable expérience politique qui ose confronter le réel.
    http://webtv.coop/channel/video/La-Robe-blanche/96

  • Gilbert Turp - Abonné 22 mars 2016 10 h 48

    Théâtre et médias

    Quand le théâtre a eu - à mes yeux, du moins - un impact social ou politique significatif, c'est parce qu'il abordait des sujets occultés par ailleurs sur la place publique. La scène servait alors à éclairer quelque chose du monde que les pouvoirs tenaient à maintenir dans l'ombre.
    Aujourd'hui, on n'occulte plus rien, mais on noie tout. La frénésie médiatique de notre monde, avec l'omniprésence des réseaux sociaux et l'effet de saturation d'information que plusieurs ressentent et subissent, enlève le tapis de sous les pieds du théâtre. La sphère médiatique use et brûle les sujets en une semaine.
    Le théâtre ne peut être qu'en retard sur l'actualité.
    Ce que les médias ne font pas, par contre, c'est de transformer l'information en connaissance. Ça le théâtre peut le faire par le lent travail d'humanisation des enjeux.