La tablette moins

La tablette n’est pas encore tablettée, mais représente-t-elle toujours le saint Graal pour certains médias d’information ?

Le Toronto Star, journal le plus lu au pays, a révélé au début du mois la faible et décevante performance de sa version dématérialisée pour ardoises électroniques. Mercredi dernier, le directeur et éditeur John Cruickshank, qui a lancé le média dans cette aventure, annonçait qu’il quitterait ses fonctions en mai.

Faut-il seulement faire des liens entre ceci et cela ? Le démissionnaire, arrivé à la tête du média il y a sept ans, a plutôt estimé qu’il avait su « trouver des solutions innovantes pour relever les défis ». Comme tous ses concurrents, le Toronto Star voit ses revenus publicitaires chuter et son lectorat sur papier décliner. Le groupe TorStar, propriétaire du journal, a perdu 233 millions au dernier trimestre de 2015.

La tablette devait au moins ralentir l’hémorragie. Le Toronto Star a lancé l’application Star Touch en septembre 2015. Des employés de La Presse, qui a vendu sa belle mais complexe mécanique brevetée, ont aidé à l’installer.

Le résultat s’avère tout aussi impressionnant. Comme La Presse +,Star Touchreprésente le nec plus ultra des versions pour écrans portables.

Le Toronto Star a abandonné son mur payant il y a moins d’un an. Il donne son édition pour iPad, comme les numéros de La Presse + sont gratuits. Le Star souhaitait rejoindre 180 000 personnes par jour avec sa déclinaison en ligne. Aux derniers comptes, ils étaient environ 26 000 abonnés à se brancher quotidiennement. Pourtant, l’application a été téléchargée près de 200 000 fois, dont la moitié en novembre.

Les déclarations officielles restent optimistes. « Même si la taille de l’audience est plus faible que ce qui était espéré au départ, nous faisons des progrès constants en développement du lectorat, écrit la compagnie dans son dernier rapport trimestriel. Les mesures de la fidélité de l’audience sont fortes et les réponses des annonceurs ont été très positives. »

Bien sûr. La Presse +, alliée dans l’aventure, reprend la même rengaine. Par contre, La Presse ne fournit pas les chiffres de ses frais, gains ou pertes, comme TorStar. Impossible donc de savoir si la tablette montréalaise vit sur l’ardoise de sa propriétaire Power Corp, à coûts de millions de pertes par mois, comme le prétendent certaines extrapolations.

« En ce qui a trait à La Presse +, elle poursuit sur sa lancée, notamment avec une augmentation de 22 % de son lectorat au cours des derniers mois, écrit Caroline Jamet, vice-présidente communications de La Presse. Elle est désormais consultée, en moyenne, par plus de 250 000 tablettes uniques chaque jour en semaine. En comparaison, le tirage quotidien de La Presse papier en semaine a atteint son sommet en 1971 avec 221 250 exemplaires. » La mère de l’application fait tellement confiance à son nouveau vaisseau numérique que, depuis janvier, elle a abandonné le papier les jours de semaine. La bouderie de l’app à Toronto peut d’ailleurs en bonne en partie s’expliquer par la conservation de l’impression du Toronto Star. L’édition du samedi tire encore à 375 000 exemplaires.

En se lançant dans cette stratégie, Guy Crevier, président-éditeur de La Presse, a souvent expliqué que son pari découlait de trois constats jugés imparables. Il prenait d’abord acte de la fin du vieux modèle d’affaires liant le papier, la distribution de masse et la publicité. Il ajoutait que la nouvelle règle de consommation reposait sur la gratuité. Il misait finalement sur la technologie de la tablette sans exclure d’autres mutations de plateforme dans le futur.

Et alors ? La règle de la distribution gratuite des informations s’effrite. Les murs payants deviennent la norme. En même temps que TorStar dévoilait l’échec relatif de sa stratégie tablette, l’American Press Institute révélait que 77 des 98 journaux tirant à plus de 50 000 exemplaires tarifent maintenant leurs informations d’une façon ou d’une autre. La moyenne des frais mensuels est de 4 $. En 2010, il n’y avait que six sites payants dans le même pool.

La tablette elle-même perd du terrain par rapport aux téléphones. Le Toronto Star et La Presse semblent bien seuls à miser à fond sur cette plateforme plutôt que sur le téléphone. La vente et l’usage des tablettes déclinent tandis que les superphones (phablets) accaparent de plus en plus de parts de marché. Samsung vient de lancer le Galaxy S7 qui fait de l’ombre à l’iPhone 6s. Les enquêtes de ComScore montrent qu’aux États-Unis l’internaute moyen passait près du tiers de son temps sur les écrans verticaux (29 %) en 2015 par rapport à 8 % en 2010.

Cette mutation n’annonce rien de bon pour la vente publicitaire. Les belles publicités spécialement préparées pour l’app de La Presse + et du Star Touch se vendent bonbon. Elles valent dix voire cent fois moins sur les téléphones. En plus, la faible popularité de la tablette torontoise complique l’extension au marché publicitaire national du modèle breveté à Montréal.

Faut-il vraiment rappeler que les journaux de Postmedia, dont The Gazette, ont abandonné leurs non moins belles éditions pour tablette en octobre, 18 mois après leur lancement ? Une nouvelle application pour tous les écrans portables les a remplacées. La tablette n’est pas tablettée, mais c’est tout comme…

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7 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 21 mars 2016 07 h 49

    L'écran universel

    Ce constat de quasi-échec ne me surprend pas. Un jour, nous aurons chacun notre appareil-écran universel pour tous les usages.
    En attendant, inutile de surconsommer toutes les bebelles à obsolescence programmée qu'on nous refile.

    • Marc Davignon - Abonné 21 mars 2016 14 h 16

      Le papier!

  • Pierre Calvé - Abonné 21 mars 2016 10 h 03

    Pauvres yeux...

    Comme bien des gens de ma génération (j'ai 73 ans), je ne peux pas lire La Presse+. Trop difficile et irritant pour les yeux. Je me rabats donc sur La Presse.ca. Par contre j'aime beaucoup lire Le Devoir sur mon grand écran branché sur mon ordinateur. Je ne peux m'imaginer lire sur un portable. Je ne sais pas quel avenir auront les journaux gratuits sur tablette, mais la solution selon moi n'est pas "toujours plus petit" mais "aussi plus garnd".

    • Marc Langlais - Inscrit 21 mars 2016 12 h 30

      Je seconde votre propos!

  • Normand Renaud - Inscrit 21 mars 2016 10 h 37

    Mutation

    Personnellement, j'utilise les trois principaux medias, soit tablette, cellulaire et ordi portable.
    J'aime recevoir les notifications des bulletins ( Le Devoir, JM,Huffington Post) sur mon téléphone ( Galaxy S6) avec écran 5,1 po mais je préfère lire les journaux sur ma tablette 10,1 po Sony. Quand à la participation aux commentaires des articles j'utilise mon portable plus facile à écrire.
    Des trois celui que j'utilise le plus est le cellulaire auquel je peux aussi lire très bien les articles de journaux.
    Effectivement la tablette sera un média pour les jeux et le cellure phablet sera le nouveau créneau des usagers, d'ailleurs Apple l'a compris pour s'adapter face aux Samsung Notes et autres Android qui utilisent ceformat depuis plusieurs années déjà.
    Quand à la formule abonnement, ce sera aussi la norme, sans quoi comment les journaux survivront-ils?

  • Jean-François Petit - Abonné 21 mars 2016 12 h 14

    Prédire l'avenir est un jeu dangereux

    Nous sommes à l'ère de l'expérimentation en matière numérique. L'instabilité, la précarité et le transitoire sont à l'ordre du jour. Pour avoir été un acteur et un observateur du web et du numérique en général depuis plus de 25 ans, je sais d'expérience que les merveilles d'aujourd'hui sont les perdants de demain. J'espère sincèrement que Guy Crevier et son équipe de La Presse en sont déjà à réfléchir à l'évolution de leur plateforme tant admirée au Québec.
    Ils ont investi très gros dans un seul modèle jusqu'ici (la tablette), mais j'ose espérer qu'ils ont pris le soin de bâtir une infrastructure technologique universelle et flexible à partir de laquelle ils pourront rapidement développer d'autres types de produits, en particulier pour les téléphones dits "intelligents" ou tout autres formats de diffusion qui apparaîtront (et disparaîtront forcément) au fil des ans.

  • Marc Davignon - Abonné 22 mars 2016 09 h 35

    S’il n'y avait que cela!

    La course à la dernière bébelle est couteuse pour le consommateur sans bénéfice (aucun) pour la société (les profits sont engrangés dans des paradis fiscaux). Il n'y a pas d'avancées technologiques puisque chaque «nouveauté» est «remplacée» chaque fois. Nous n'avançons pas, nous faisons du surplace technologoqi. Lisons-nous de façons différentes les nouvelles? Toujours la même façon de lire : un mot à la fois.

    Avons-nous une autre façon de faire de la compréhension de texte? Le nouveau (?!) support a-t-il changé quelque chose? Plus d'images! Chaque article a une image et la plupart du temps, n'est pas directement associé à l'article, seulement au sujet. Que sert d'avoir des écrans si nous n'avons pas d'image? Ceci n'est pas vraiment une avancée, ceci est du reculon ... vers quand nous étions enfants et que nous ne comprenions que l'image.

    La promesse de la «nouvelle» technologie c'est un cout moindre pour la création de contenus. Est-ce une promesse tenue? Comment cela peut être possible? Chaque nouveauté est remplacée par une autre! Comment ceci ne produirait aucun impact dans la création de contenus? Une promesse? Une croyance serait plus juste. Une tactique aussi. Celle de «délocaliser» les couts. Pourquoi payer pour du papier quand ce sont les utilisateurs qui pourrais payer pour ... leurs écrans, le cout du changement leur est refilé.

    On nous a lentement habitués à cette «délocalisation» des couts, avec l'emballage à la caisse et comme si cela n'était pas suffisant, on nous a fait le coup de «l'autocaisse». Et que dire de toutes ces entreprises qui se «débarrasse» du papier pour vous obliger à «passer au mode électronique» (sinon, cela vous en couteras) ... pour sauver des arbres! HA! HA!

    Il y a la croyance que le numérique est la solution à quelque chose qui nous échappe. Encore une fois, on confond l'outil et la solution. Encore une fois, on se fait refiler une facture pour moins de service pour laquelle nous continuions à payer, malgré tout.