Passer à l'Histoire

En se rendant aujourd’hui à Cuba, Barack Obama se montrerait-il trop pressé de passer à l’Histoire ?

Le 14 décembre 2015, un an après l’annonce sensationnelle du dégel des relations cubano-américaines, le président américain avait déclaré dans une interview à Yahoo News qu’il ne ferait pas ce voyage « avant que l’état des droits et libertés à Cuba ne se soit amélioré ». Il précisait que sa présence à Cuba viserait alors à « donner un coup de pouce » à un mouvement de libéralisation déjà enclenché.

Or, du strict point de vue de la situation à Cuba telle que l’enregistrent les organisations non gouvernementales spécialisées, la répression des opposants ne se dément pas dans l’île communiste, 15 mois après la grande annonce du dégel entre Washington et La Havane.

Juste en janvier et février 2016 (oui, 2016), selon la Commission nationale des droits de l’homme (ONG officiellement illégale mais tolérée à Cuba), il y a eu — tenez-vous bien — pas moins de 2555 détentions arbitraires d’opposants. Pour le mois de décembre 2014, au moment de l’annonce de la reprise des contacts officiels avec Washington, le chiffre était de 489 arrestations. Durant l’année 2015 et les deux premiers mois de 2016, le nombre mensuel était souvent supérieur à 500, atteignant parfois les quatre chiffres.

Bien entendu, il s’agit surtout de brèves détentions, avec dans beaucoup de cas une libération immédiate et un avertissement… Simple harcèlement policier, qui peut aussi témoigner de la détermination nouvelle de ceux qui s’opposent à ce régime, et osent désormais le dire. Malgré ces chiffres impressionnants, une évaluation « qualitative » de la répression à Cuba peut également aboutir à la conclusion paradoxale d’un relatif adoucissement de la dictature.

Il n’empêche : le régime du parti unique, avec sa presse et son appareil répressif aux ordres, est toujours là, bien en selle, et se fait fort de le rappeler quotidiennement aux récalcitrants. Mercredi dernier, le journal Granma, la « Pravda » locale, écrivait en éditorial qu’Obama sera bien entendu le bienvenu dans l’île, mais que Cuba « ne doit pas céder un pouce dans son engagement inconditionnel envers ses principes révolutionnaires et anti-impérialistes ».

 

Peut-être qu’à la fin, ce ne sera plus qu’une rhétorique vide, et que cette ouverture bien ciblée — qui cherche d’abord et avant tout à relancer une économie à bout de souffle et à court d’investissements — finira par avoir des effets politiques réels qui mettront à mal la dictature cubaine.

Tel est sans doute le calcul de Barack Obama, alors qu’il découvre, avec sa femme et ses deux filles, les charmes surannés de la Vieille Havane, pendant que Raul Castro leur chante la pomme. Des lieux bien connus des Québécois, mais que les Américains, à la manière d’enfants dans un terrain de jeu longtemps interdit, s’apprêtent à « envahir »… au point que les autres touristes vont peut-être se mettre à regretter le bon vieux temps du boycottage économique et des interdictions américaines ! L’intense couverture médiatique qui accompagne ce voyage, notamment sur les chaînes américaines, en donne un bon avant-goût…

 

Ces retrouvailles à grand déploiement sont spectaculaires. Un président américain dans les rues de La Havane, ça fait de belles images… et M. Obama n’a pas pu résister à la tentation. Mais si le symbole est fort, compte tenu de l’histoire entre ces deux pays, l’importance géopolitique et économique de ce dégel ne doit pas être surestimée en 2016.

Son économie en ruine en fait un « chantier » juteux, mais Cuba n’en reste pas moins un petit pays, de la taille de la République dominicaine voisine. Son peuple, plus ses ressortissants et ses descendants aux États-Unis, ont beau être de bons entrepreneurs potentiels, le pays n’a qu’une douzaine de millions d’habitants. Le prestige de la révolution est un souvenir empoussiéré ; Cuba n’est plus un « pivot » géopolitique.

Restent tout de même des interrogations pertinentes, que nous renvoie ce voyage haut en couleur… De quoi sera fait l’après-castrisme ? Le Parti unique se maintiendra-t-il tout en ouvrant l’économie ? L’opposition pourra-t-elle s’organiser ? Le retour des « Cubains de Miami » ira-t-il sans heurts ? Cuba passera-t-il de la dictature communiste au capitalisme pur et dur ?

Dépêchez-vous de visiter ce musée à ciel ouvert ; le pays sera méconnaissable dans cinq ou dix ans…

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3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 mars 2016 07 h 33

    Des principes asymétriques

    Sous le gouvernement Harper, on a fait beaucoup de cas de cette blogueuse cubaine à qui on interdisait de tenir une réunion sur la Place de la Révolution à La Havane.

    Il s’agissait-là d’un cas révoltant de violation des droits de l’Homme.

    Pour tous ceux qui ont visité La Havane, cette place est sous haute surveillance en raison du fait que les édifices du ministère de la Défence et du ministère de l’Intérieur donnent sur cette place.

    Si des autobus s’y arrêtent, il y est interdit d’y prendre un taxi.

    Lorsqu’on compare le cas de Raïf Badawi en Arabie saoudite (un pays ami à qui on vend de l'armement) et celui de cette blogueuse libre de publier ce qu’elle veut sur l’internet, on ne peut qu’être frappé par l’asymétrie de la politique extérieure de nos gouvernements au chapitre de la défense des droits de l’Homme.

    • Claudette Boisvert - Abonnée 21 mars 2016 13 h 38

      Bien dit.
      Désolant, n'est-ce pas?!

      C.B.

  • Marc Bouchard-Marquis - Inscrit 21 mars 2016 13 h 24

    Pourquoi?

    Personne nous informe du fait, qu'il y a presque deux ans, la Chine a fait une entente économique de plus d'un milliard de dollars avec Cuba.

    Depuis, les Américains ont compris qu'ils s'en faisaient passer une "grosse vite" et qu'ils ne peuvent tolérer d'être exclus du marché économique que peut représenter Cuba, pour eux mêmes et pour la Chine.

    Bref, le raprochement des USA avec Cuba, prend sa source dans le partage géopolitique et de l'influence politico-économique des empires sur la planète.

    Les Cubains informés, sont forts reconnaissants envers la Chine. Ils savent que c'est grâce aux Chinois que le blocus-américain sera levé.

    Nécessité oblige en quelques sortes.