La disparition

Les femmes qui vieillissent deviennent des invisibles dans nos sociétés qui carburent à la jeunesse, au paraître et à la joie de vivre permanente affichée dans le culte du beau, de l’action, du festif et de la réaction, particulièrement dans les univers numériques. Et si l’on voulait encore en douter, une artiste australienne, Ella Dreyfus, vient d’en faire une nouvelle démonstration en subissant la censure du réseau Facebook pour avoir publié des photographies d’art exposant le corps nu, à la peau burinée, d’une femme d’âge plus que mûr.

Cela s’est passé la semaine dernière. Les clichés faisaient partie d’une série de photos, prises en 1999, intitulée « Age and Consent » (l’âge et le consentement). Elles ont été retirées par la multinationale américaine qui a invoqué ses règles de vie en communauté pour justifier la chose, règles qui cherchent à lénifier son espace de socialisation en combattant les grands tabous qui divisent et dont le sexe et la nudité peuvent faire partie, au mépris de l’art et de la nature humaine.

Le tableau L’origine du monde, de Gustave Courbet, ce gros plan sur un sexe féminin, a récemment goûté à cette médecine, tout comme les photos de femmes en train d’allaiter leurs nourrissons. L’horreur de la vie dans son plus simple appareil, quoi !

Cachez donc ce sein fripé que Facebook ne veut pas voir. Dans le Sydney Morning Herald, l’artiste s’insurge et se questionne. Dix-sept ans plus tôt, ses photos témoignant du temps qui passe et qui laissent l’épiderme d’une femme raconter sa vie ont en effet été publiées dans plusieurs médias australiens sans troubler les foules, rappelle-t-elle en ajoutant : « Nous voici en 2016 et la plus grande entreprise du monde contrôle vraiment avec précision ce que nous sommes autorisés à voir. Et la diversité n’est pas au rendez-vous. »

Ouvrir les yeux

Il faut parfois se frotter à la sagesse d’une vieille femme, comme celle à l’origine des photos censurées, pour entendre ce qui n’est pas audible de manière évidente : au-delà des apparences, Facebook n’offre pas seulement un cadre technologique, agréable, drôle et pratique, pour nous aider à socialiser sans trop nous engager. Il impose également un cadre moral imperceptible qui modifie nos représentations du monde, qui oriente nos conversations, qui convoque l’autocensure, qui homogénéise nos façons de nous exprimer, de raconter notre présent, et ce, en rapprochant de manière sournoise la socialisation du registre commercial avec ses images soignées, jeunes et bien éclairées, et sa lutte contre toutes les aspérités, y compris celles que l’on retrouve sur un corps vieillissant. Ce sont les codes narratifs d’une publicité de yogourt imposés au vivre-ensemble. Et c’est tout, sauf réjouissant !

Dans ce monde où les rapports sociaux sont devenus une marchandise, effacer le nu et les femmes qui vieillissent n’est sans doute qu’un commencement qui risque de faire tomber d’autres composantes de la diversité humaine qui nous entoure jugées dérangeantes, selon la morale de Facebook et des autres réseaux dominants : les vieux, les handicapés, les dissidents, les originaux, les images de la guerre, de la violence ordinaire, de la souffrance, de l’oisiveté, alouette. Une atteinte à cette richesse qui façonne notre monde et qui ne peut qu’appauvrir les représentations que l’on s’en fait en ces lieux, tout comme notre capacité à affronter la complexité qui nous entoure.

À la fin des années 90, il y avait cette blague qui circulait allègrement dans le milieu de la publicité : un homme arrive au ciel après un accident mortel. Saint Pierre regarde son dossier et lui dit : « Comme vous avez mené une vie banale, ni mauvaise, ni bonne, vous avez le choix : entrer au paradis — il désigne alors une série de nuages sur lesquels les gens s’adonnent à des activités paisibles — ou bien aller en enfer. » Il montre alors un gros nuage où les gens s’amusent, dansent, boivent et rient au son d’une musique enivrante.

Le gars réfléchit, se remémore son existence morne et ennuyeuse, regarde le gros nuage et répond : « Ce sera l’enfer. » Claquement de doigts. Il se retrouve projeté dans un couloir sombre, humide et froid qu’il doit arpenter pieds nus alors que des diablotins lui piquent les fesses avec des pics. Au bout d’un moment, il regarde l’un de ses bourreaux qui semble trouver un malin plaisir à l’humilier et lui demande : « Le gros nuage, la musique, l’alcool, la fête, c’est bientôt ? »« Ah, répond le diablotin : vous avez vu notre campagne de pub ? »

Le piège, particulièrement quand il est bien dissimulé, ne devient malheureusement perceptible qu’une fois que l’on est tombé dedans et que l’on ne peut plus en sortir.

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10 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 21 mars 2016 07 h 59

    Non-mixité d'âge… dans le réseau comme sur la rue

    L'univers réseauté a aussi un effet sur la rue, dans les cafés.
    Il m'arrive d'entrer dans des cafés pour travailler ou lire dans l'atmosphère animée de la ville et de constater que c'est morne comme atmosphère, parce que tout le monde, absolument tout le monde, est branché dans sa bulle avec écouteurs et écrans.
    Généralement, je rebrousse chemin parce que c'est trop peu accueillant, comme une atmosphère de chacun-dans-sa-bulle qui m'est rébarbative.
    Je n'ai pas de statistiques, mais mon impression générale est que les gens qui ont plus de 40 ans désertent ces cafés.

    • Danielle Marcotte - Abonnée 21 mars 2016 11 h 21

      Il existe des endroits (notamment le Camellia Sinensis, face au cinéma Quartie latin) où les cullulaires et ordinateurs sont interdits. En principe, on y discute à voix basse. Le gong se fait entendre quand le niveau de décibels monte trop.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 21 mars 2016 15 h 56

    + et -

    Vous en faites trop en réduisant FB à une seule dimension - exemples : "Facebook 1) n’offre pas seulement un cadre technologique [...] pour nous aider à socialiser sans trop nous engager..." ou 2) porte "atteinte à cette richesse qui façonne notre monde et qui ne peut qu’appauvrir les représentations que l’on s’en fait en ces lieux, tout comme notre capacité à affronter la complexité qui nous entoure."

    Je n'endosse pas ces jugements, même s'ils sont statistiquement justes, précisément parce que la diversité et la complexité sont surtout dans la tête et l'usage des usagers. Pour ma part, étant limitée par ma santé et vivant de plus en région éloignée, FB m'aide à sortir de ma bulle, à oser mes opinions semi-publiquement et, surtout me donne accès à une communauté pensante grâce à laquelle je découvre des perspectives toujours imprévues. Et le dialogue est réel avec ces contacts car les gens de mon réseau réfléchissent, partagent, alimentent et confrontent. Bref, FB ne se résume pas à la vision monolithique/monopolitique et désastreuse que vous en faites.

    Ce qui ne m’empêche pas d’apprécier vos recherches et vos synthèses avec de bonnes balises pour nous empêcher de 'tomber directement dans ces pièges dissimulés', comme vous les nommez, lesquels ne sont pas une fiction.

    Et j’ai particulièrement apprécié le présent article sur la censure sociologique exercée par FB - une critique qui me rejoint dans mes valeurs concernant la vulnérabilité, le temps, la vie, l’esthétique, la beauté, l’art et, surtout, le rapport à la mort.

    Une censure qui rappelle d'ailleurs (et fait aussi peur que) celle exercée en Allemagne avec les événements de Cologne qui ont été délibérément cachés au public pendant près d’une semaine avec la complicité des médias et de FB. Mais c'est néanmoins par FB que j'en ai eu connaissance par un contact européen, et ce une semaine avant que les médias d'ici n'en parle. Pourri FB ?

  • Eve-Marie Saint-Laurent - Inscrite 21 mars 2016 16 h 16

    «La beauté est dans les yeux de celui qui regarde»

    ... Comme elle est malade, notre société actuelle aux yeux embués par un concept de la réalité complètement idéalisé. La représentation du corps de la femme sur le web donne une fausse illusion de ce qu'il est en général. Hypersexualisation, retouches, éclairage sont tous des facteurs qui rapprochent le corps de la perfection. Mais danger! La perfection n'existe pas et les réseaux sociaux tentent d'éviter de mettre en valeur ce fait réel. C'est un piège envoûtant qui nous trompe sans cesse. Quand on se voit confronter à cette réalité qui inclue notamment le phénomène de la vieillesse, on accumule déceptions après déceptions, surtout en matière de sexualité. Affichons fièrement ce que nous sommes, sans gêne et sans tromperie.

  • Amélie Roy - Inscrite 21 mars 2016 18 h 56

    Des images retirées n'égalent pas une perte de contrôle totale de notre vie

    Certaines images représentant le sexe féminin présentes sur les réseaux sociaux peuvent en effet choquer plusieurs. C’est pourquoi il n’est pas rare de voir ces photos se faire retirer du site en question. Cependant, si une personne tient vraiment à voir de telles images, elle peut aller les rechercher sur un site autorisant ce genre d’images. Bien entendu, les réseaux sociaux se doivent d’exercer un certain contrôle sur les publications faites par leurs membres. Ces entreprises mettent en place des règles de conduite que tous acceptent en s’abonnant. Ainsi, si une photo brime une des règles du site en question, celui-ci pourrait décider de retirer cette image. Dans ce sens, il est vrai de dire qu’une partie de notre vie est guidée par les réseaux sociaux. Par contre, il faut garder en tête que les êtres humains ont une autre vie que celle qu’ils se bâtissent derrière leur écran.

  • Ann St-Laurent - Inscrite 21 mars 2016 19 h 01

    Réveillez-vous!

    Notre société doit s'ouvrir les yeux et se mettre à l'idée que les idéaux de beauté sur le web ne représentent pas la realité! Les jeunes filles s'associent à ces modèles et celles-ci pensent qu'elles doivent leur ressembler afin d'être belle, ce qui est vraiment désolant. Derrière ces photos se cache plusieurs retouches, ce qui crée une fausse illusion de l'apparence de la femme en réalité. C'est tellement triste que la majorité des gens idéalise ces types de photos! Maintenant, lorsque l'on voit une photo n'étant pas retouchée, montrant le corps d'une femme d'âge plus que mur, nous sommes malaisés, dégoutés... mais il n'y a rien de plus naturel! Si nous ne censurons pas les corps de femmes jeunes, alors ne censurons pas les corps de femmes âgés. Soyons fières de montrer qui nous sommes, sans retouches et sans être gênées.