Mère Teresa ou Machiavel?

L’Allemagne serait-elle sur le point de faire exploser l’Europe pour une troisième fois en un siècle ? La question peut paraître excessive. Elle est pourtant ouvertement posée cette semaine dans Le Monde et le Spiegel. Et pour cause, jamais depuis 50 ans l’Europe n’a été à ce point fragmentée et l’Allemagne aussi isolée en son sein.

Les sourires convenus qu’afficheront les leaders européens ce vendredi à Bruxelles alors qu’ils accueilleront les représentants turcs ne suffiront pas à dissimuler les profondes dissensions qui les tiraillent. Depuis le début de la crise des migrants, celle que l’on désignait il n’y a pas si longtemps comme « la femme la plus puissante du monde » a isolé son pays comme jamais au sein de l’Union européenne. En sept mois, la chancelière aura bouclé la boucle.

Après avoir fait la morale à tous, posé en mère Teresa des réfugiés et créé un appel d’air insoutenable, la voilà sur le point de soumettre l’Union européenne au chantage des autocrates turcs pour se sortir du pétrin et stopper l’afflux de migrants qui est en train de provoquer un séisme politique en Allemagne. En moins d’un an, la chancelière sera passée d’une posture moraliste qui lui promettait le prix Nobel de la paix à une sordide négociation avec les Turcs où elle sacrifie en bloc la liberté de presse, les droits des Kurdes et l’honneur de l’Europe.

Comment en est-on arrivé là ? On a souvent écrit qu’en digne fille de pasteur luthérien, Merkel voulait racheter les fautes de l’Allemagne. On oublie que son père, le théologien Horst Kasner, ne fut pas qu’un idéaliste qui quitta Hambourg pour installer sa famille à l’Est quelques mois avant la fermeture du rideau de fer. Cette sympathie envers le régime totalitaire lui valut, ainsi qu’à ses enfants, un traitement privilégié.

Angela Merkel a-t-elle hérité de l’idéalisme « accommodant » de son père ? Chose certaine, en ouvrant toutes grandes les frontières, après que la presse eut fait ses choux gras de la photo du cadavre du petit Alan Kurdi, elle a lancé l’Europe dans une course infernale qui s’achève dans un compromis déshonorant qui ne fait l’affaire de personne.

L’idée de répartir les réfugiés équitablement entre les 28 pays membres avait peut-être du sens dans la tête des bureaucrates de Berlin et de Bruxelles, mais elle ne correspondait ni à l’histoire ni à la géopolitique des pays de l’Union. Comment des pays aussi disparates que la Pologne, la Suède et la France, qui vivent tous des réalités distinctes en matière d’immigration, pourraient-ils accepter un même quota de réfugiés ? Même le Canada et les États-Unis ne le pourraient pas. Les pays ne sont pas des halls de gare, quoi qu’en pensent les ingénieurs sociaux. Imposer cette logique, c’était pousser l’Europe au seuil de l’implosion. On y est.

 

« On va y arriver », s’est pourtant entêtée à répéter Angela Merkel. Jusqu’au jour où la réalité politique reprit ses droits. Dimanche, pour la première fois depuis la guerre, un parti d’extrême droite a atteint le score de 24 % en Saxe-Anhalt, supplantant même les sociaux-démocrates (SPD) et l’extrême gauche (Die Linke). Nul doute que l’AFD (Alternativ für Deutschland) se prépare à entrer au Bundestag en 2017. Et si l’AFD n’a pas fait mieux, c’est ironiquement grâce à la fermeture de la route des Balkans tant vilipendée par Merkel mais qui a commencé à réduire les entrées quotidiennes de migrants en Allemagne.

Face à l’arrogance de la chancelière, même son plus proche allié, l’Autriche, s’est résolu à la lâcher. Quant à la France, son premier ministre, Manuel Valls, a osé à Munich la première critique publique de tout le mandat de François Hollande. Et ce n’est pas terminé. Il est loin d’être sûr que l’usine à gaz négociée en catimini avec les Turcs, et qui prévoit le renvoi des migrants de Grèce en Turquie en échange de l’accueil de réfugiés issus des camps, fonctionnera. Il s’agit de déplacer des milliers de personnes. Qui en Europe peut encore faire confiance à la Turquie, qui se contente généralement d’empocher les milliards de l’Union européenne sans rien offrir en retour ? Et comment les Français, compte tenu des menaces terroristes qui pèsent sur le pays, pourront-ils accepter en retour de supprimer les visas de court séjour imposés aux Turcs ?

Quant à la réactivation du processus d’accession de la Turquie à l’Union européenne, elle ne saurait être qu’une bombe à retardement. Personne ne peut croire qu’une Union européenne dans un tel état de désoeuvrement composée de pays où l’intégration des populations arabo-musulmanes pose de graves problèmes sera bientôt prête à admettre la Turquie qui deviendrait bientôt le pays le plus populeux de l’Union.

La crise des réfugiés a bien montré que les pays européens ne pouvaient se passer de frontières. Est-ce pour autant la fin de l’Europe ? Personne ne le souhaite. On peut même penser qu’une majorité d’Européens serait favorable à une union qui respecte et prenne pleinement en compte les nations qui la composent. Mais à force de ne pas les écouter, qui sait ce qu’il restera demain de l’Union européenne ?

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13 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 mars 2016 08 h 06

    Le salut del'Europe ne passera par ses leaders

    Cela est un fait indéniable, et ses peuples doit le comprendre, enfin, dès que possible.

    L'Europe s'est couchée devant ses adversaires, devant des puissances étrangères extrêmement hostiles et jalouses envers elle, depuis des décennies, laissant même un sultan autoproclamé, et j'ai nommé Erdogan, faire des discours aux turcs vivant en Europe, les enjoignant de demeurer fidèles à leur identité turque... Et à l'islam.... sous les regards soumis des gouvernements européens. Et que dire de la visite de Hollande en Algérie pour commémorer le 19 mars 1962? De la loi Taubira? De la jungle de Calais? De la nouvelle loi française sur l'immigration élargissant encore plus les droits du sol et portant atteinte encore plus à la démocratie et la souveraineté de la France? Que dire de la remise d'une haute décoration française à un prince saoudien sanguinaire? L'Europe s'est couchée et la Turquie lui marche sur tout le corps avec la bénédiction de Merkel, mais pas seulement. À quand le réveille?

    • Gilles Théberge - Abonné 18 mars 2016 12 h 26

      A quand le réveil?

      Il est probablement trop tard!

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 mars 2016 14 h 47

      Oui, en effet, M. Théberge, surtout avec l'accord empoisonné qui vient d'être signé avec la Turquie.

  • Yves Laframboise - Abonné 18 mars 2016 09 h 45

    CULPABILITÉ HISTORIQUE ?

    Dans un reportage très récent, on présentait madame Merkel comme une personne réfléchie ayant un trait de caractère primant sur les autres : bien écouter son entourage et les avis différents avant de prendre elle-même une décision. On dirait que cette fois-ci, ce trait, dont on ne peut nier la qualité, semble avoir disparu.

    Elle donne l'impression, suite à une révélation dont personne n'a été informé, de s'être investie d'une mission salvatrice à tout prix à l'endroit des migrants, quitte à renoncer à des principes démocratiques. À preuve sa cécité face à un État turc qui est en train notamment de mener une lutte sans merci à la liberté d'expression et pèche au vu des droits de l'homme et le troc qu'elle est prête à faire avec ce pays.

    C'est comme si, victime elle aussi du « syndrome d'Auschwitz », et hantée par cet épisode sombre de l'Histoire, elle voulait inconsciemment punir l'Allemagne et lui faire payer le reste de sa dette morale.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 mars 2016 13 h 01

      Il y a longtemps que l'Allemagne n'est plus considérée comme une démocratie. Le silence médiatiques du peuple allemand est trompeur (tout comme celui des Suédois), et ce silence ne doit pas être interprété comme un consentement. Soufflez un peu plus sur la braise...

  • Pierre Bernier - Abonné 18 mars 2016 10 h 37

    L’épreuve du réel

    Qui peut encore croire aujourd’hui que l’Union européenne est autre chose qu’une zone de marchés hautement réglementés, dotée d’une monnaie unique, dont le seul but est l’épanouissement des États-nations qui y participent. Rien de plus.

    La vision d’État supranational, parce que plein État en devenir, sans cesse imposée à la communauté internationale depuis un demi-siècle, vole en éclat.

    L’incapacité de faire respecter ses frontières (premier attribut d’un appareillage étatique consistant) face aux invasions militaires ou pacifiques, aujourd’hui celle de populations arabo-musulmanes à pieds, et dont l’armement est le nombre, le démontre.

    Entité composée d’États-nation historiquement légitimes, où l’intégration de masses populeuses pose naturellement de graves problèmes, comme partout dans le monde, qui peut rationnellement défendre que même un fédéralisme décentralisé y a un avenir ?

  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 18 mars 2016 10 h 42

    MLP au Québec cette semaine...

    Viendra-t-elle nous confirmer comme vous le dites que "La crise des réfugiés a bien montré que les pays européens ne pouvaient se passer de frontières."?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 mars 2016 11 h 32

      La réalité et les faits ne suffisent-ils pas?

  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 18 mars 2016 15 h 59

    Je voulais seulement souligner, Jocelyne, qu'elle ne parle plus en Europe ces derniers temps, le fera-t-elle hors la France?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 mars 2016 19 h 32

      Elle a changé sa stratégie en vue des élections. Marion Maréchal Le Pen est celle qui se permet de parler de manière décomplexée et "politiquement incorrecte".

      Je ne crois pas que Marine est venue faire une campagne de séduction, sauf peut-être auprès des Françcais expatriés.