La liberté dans l’anathème

Robert Lepage dans la pièce «Quills»
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Robert Lepage dans la pièce «Quills»

« Mon plus grand chagrin, écrivait le marquis de Sade, est qu’il n’existe réellement pas de Dieu et de me voir privé, par là, du plaisir de l’insulter plus positivement. » De fait, l’auteur de Philosophie dans le boudoir ne cessa de maudire une divinité à laquelle il refusait de croire ; lui prêtant par voie d’ironie une substance, blasphémant à la lune, torpillant l’empreinte de Dieu chez les humains, mais aussi son clergé, bien concret celui-là.

Élevé par un oncle abbé flanqué de plusieurs maîtresses à demeure, l’aristocrate n’entretenait guère d’illusions sur la sincérité des prélats. Sa prose, dans Justine en particulier, se délecte au récit de moines voués aux pires turpitudes.

Ni la monarchie, ni la Terreur, ni l’empire de Napoléon n’ont supporté de voir respirer l’air du large, ce philosophe-écrivain, homme de théâtre et libertin, emprisonné sous trois régimes, mort il y a deux siècles et des poussières.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Robert Lepage dans la pièce «Quills»

Mais qu’offre donc le marquis de Sade à nos sociétés contemporaines ? Tout, puisque le carcan des conventions n’en finit plus de rétrécir la tête des hommes, sous cortège de mauvaise foi et d’hypocrisie. Parce que la censure artistique, son bain et son beurre, renaît sans cesse sous une forme ou une autre. Parce que la pornographie, en majesté sur la Toile et partout, conserve un pouvoir jamais émoussé.

Par-delà ses moeurs sanglantes, à ne pas lâcher lousses dans le trafic il est vrai, ce sont les fantasmes sans frein de l’esprit de Sade qui ont dérangé, son appel aux révolutions perpétuelles. Aussi séditieux mort que vivant. D’où l’interdiction de son oeuvre jusqu’au milieu du XXe siècle…

Appelant à lui les instincts humains rugissants de fureur primitive, Sade fut une bombe atomique avant la lettre, libre et auteur prolifique dans ses prisons successives, radioactif.

Rares sont les personnes affranchies des conventions — dans son tonneau de l’Athènes antique, Diogène offre également un cas de figure. Se frotter à la lumière et aux ténèbres du divin marquis constitue un des plus grands défis d’artiste.

Du théâtre à l’hospice

Alors, une fois n’est pas coutume : Robert Lepage se trimbale avec une pièce signée par un autre. Nous voici à l’Usine C devant ce Quills de l’Américain Doug Wright, après son lancement au Trident à Québec. Et fort ravis d’y être. Pièce hallucinée coréalisée et campée aux rôles principaux par Lepage et Jean-Pierre Cloutier, avec brillance d’une mise en scène éclatée, une charge corrosive.

Cette fiction, en incursion dans la tête de Sade et de ses compagnons, collée aux derniers temps du marquis, s’offre un cadre réel : l’hospice d’aliénés de Charenton. Sade y faisait jouer ses pièces par les pensionnaires, sous le patronage du bon directeur l’abbé de Coulmier, visionnaire croyant aux vertus de l’art thérapeutique, au grand dam du médecin-chef.

Quills fut porté à l’écran par Philip Kaufman en 2001 dans une version édulcorée, car Hollywood, c’est toujours un peu Disney. Faut faire danser les hippopotames en tutu. Au théâtre, pas besoin.

Doug Wright a transformé son Sade en symbole, sorte d’antéchrist appelé à mourir décomposé en fragments, pour l’eucharistie posthume. À travers ses joutes verbales avec l’abbé de Coulmier, place à l’éternel combat du bien contre le mal, mais tous deux ont changé de camp.

La traduction de Jean-Pierre Cloutier restitue à la pièce sa langue française d’origine, avec mots anciens retrouvés dans un dictionnaire d’époque, et la verve et l’esprit.

Pas baleine

Le cinéma, les iconographies diverses, l’imagination surtout, ont arrangé le portrait de Sade qui avait écrit après une de ses nombreuses incarcérations : « J’y ai acquis, faute d’exercice, une corpulence si énorme, qu’à peine puis-je remuer. » Pas question de montrer un maître pornographe en baleine ! Qui en voudrait, théâtre ou cinéma !

Pas baleine, mais jouant de son corps glabre en troublante androgynie, il campe un excellent marquis, Robert Lepage. Avec ce rien de perversité, de solitude intérieure, qui apporte au rôle la gravité de l’âge mûr, assumée, concentrée. Il n’est plus le prestidigitateur d’autrefois, plutôt un homme tendu vers sa propre caisse de résonance.

Son Sade est montré sous un bon jour, autant que faire se peut. Avec une humanité, un courage et une honnêteté sans failles. La pièce insiste sur l’aspect fantasmatique de ses oeuvres plutôt que sur la cruauté de ses actes passés. Le personnage sera supérieur à ses détracteurs de bout en bout.

À Jean-Pierre Cloutier, en abbé de Coulmier, le rôle ingrat de plaider pour les bons sentiments, qui s’en acquitte avec la douceur de l’emploi. Une belle blanchisseuse (Mary-Lee Picknell) sème chez eux l’émoi. Autour, la folie règne.

Lepage n’a eu peur ni de jouer nu, ni de tendre des miroirs aux spectateurs pour qu’ils s’y mirent ou s’égarent dans la galerie des glaces, ni de détourner la crucifixion en puissante scène érotique.

Avec Ex Machina, les metteurs en scène ont enfanté des gags visuels souvent drôles. Car Sade était un humoriste à sa manière. Faut pas croire…

Il est né, le divin marquis

L’an dernier, à Paris, le Musée D’Orsay lui consacrait la formidable exposition Sade, attaquer le soleil, éclairant son parcours, sa pensée, ses écrits. C’était à la fois séduisant et stimulant. Une fête noire au second degré.

Tout à l’expo Sade proclamait comme dans Quills : il est né le divin marquis. Mais ne comptez pas sur lui pour mourir, il a parmi nous trop de boulot !

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