Un vampire, à sa manière

Emmanuel Carrère aime à cultiver une  inquiétante étrangeté dans son écriture.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Emmanuel Carrère aime à cultiver une  inquiétante étrangeté dans son écriture.

Au printemps 1990, cherchant un prétexte à un voyage un peu halluciné au coeur de la Roumanie postcommuniste, Emmanuel Carrère s’était lancé sur les traces du « vrai » Dracula.

Il y a bien sûr trouvé autre chose que ce qu’il cherchait. Mais que cherchait-il vraiment, sinon à se placer lui-même dans une situation où quelque chose — quelque chose d’autre — pourrait se passer. Peut-être à trouver matière à un peu d’unheimlich, ce sentiment qu’on traduit en général par « inquiétante étrangeté », et qu’Emmanuel Carrère aime à cultiver, au point d’en avoir mis dans presque tous ses livres.

Photo: Joël Saget Agence France-Presse Emmanuel Carrère aime à cultiver une inquiétante étrangeté dans son écriture.

Il est avantageux d’avoir où aller rassemble par ordre chronologique une série de chroniques et d’articles écrits et publiés entre 1990 et 2015. Comme des traits reliant entre eux les étoiles d’une constellation lointaine, ces textes lus aujourd’hui bout à bout permettent de cartographier vingt-cinq ans d’écriture. Vingt-cinq années d’obsessions, de quête, de blocages. Un voyage à la source de ses livres.

Qu’il s’agisse d’une préface au Moll Flanders de Daniel Defoe, d’un éloge de Sébastien Japrisot ou de Gregor von Rezzori, du compte-rendu de sa rencontre avec Luke Rhinehart, l’auteur de l’inquiétant L’homme-dé, chacun de cette petite trentaine de textes contribue à tracer aussi en creux une sorte d’autoportrait de cet écrivain français de 58 ans — fils, on le sait, de l’académicienne et grande spécialiste française de l’histoire soviétique Hélène Carrère d’Encausse.

Depuis L’amie du jaguar (Flammarion, 1983), en passant par La moustache et La classe de neige (P.O.L, 1986 et 1995), son écriture montre les signes d’un glissement progressif du roman vers… Vers quoi ? Vers autre chose, dirons-nous, où le réel et le « je » prennent une place beaucoup plus grande que l’imaginaire. « Chroniqueur judiciaire amateur », biographe de Philip K. Dick (« le Dostoïevski de notre siècle »), confident de Jean-Claude Romand, terrible protagoniste de l’histoire au coeur de L’adversaire, « roman documentaire » sur le modèle du chef-d’oeuvre empoisonné de Truman Capote, De sang-froid.

L’adieu au roman

Depuis, Carrère a enchaîné les « livres de non-fiction » à la tonalité si particulière, tournant presque toujours autour de la tentation des vies multiples. « J’ignore où cela me mène, mais je ne sais plus écrire que ce qui s’est passé », écrivait-il en 2006 dans D’autres vies que la mienne (P.O.L, 2009).

« Nous sommes, chacun de nous, terriblement prisonniers de notre petite personne, cantonnés dans nos façons de penser et d’agir. Nous aimerions bien savoir ce que c’est d’être quelqu’un d’autre, moi en tout cas j’aimerais bien le savoir et, si je suis devenu écrivain, c’est en grande partie pour l’imaginer. » C’est ce qui l’a poussé à raconter la vie de Jean-Claude Romand, qui a passé 20 ans à « prétendre être un autre que lui-même ».

Plus tard, racontant les origines et les méandres du fascinant Retour à Kotelnitch, on le retrouve sur les traces d’un vieux prisonnier de guerre hongrois à demi-fou et oublié de tous. Un film documentaire, sorti en 2003, « qui n’avait au début pas de sujet et en a trouvé un en chemin : une effroyable tragédie ». Il a passé les quatre années suivantes, raconte-t-il, à ne pas pouvoir écrire Un roman russe, qui est « à la fois une novélisation de mon documentaire, une psychanalyse à ciel ouvert et la dernière étape de ce cycle qui a pris forme sans préméditation, dans une fidélité tâtonnante aux embardées de la vie et aux sollicitations de l’inconscient».

Pour qui sait apprécier le glauque, les zones grises, explorer les profondeurs, la Russie demeure aujourd’hui un formidable terrain de jeu. Et Carrère ne s’en est pas privé.

Une affaire de méthode

Tout comme il ne s’est pas privé, avec son Limonov (P.O.L, 2011, prix Renaudot), de prélever la moelle des livres soi-disant autobiographiques de l’écrivain russe pour en remplir le sien. C’est sa méthode d’explorateur des ambiguïtés du réel : un « je » habilement mis en scène, avec ses illuminations et ses doutes d’écrivain ou de scénariste, ses états d’âme d’homme, ses passions de lecteur.

« Ça fait un peu caricaturalement postmoderne, le commentaire sur la réalité qui prend la place de la réalité, en même temps c’est comme quand, au lit, on se décrit ce qu’on fait tout en le faisant : je fais partie des gens qui trouvent ça excitant… » Cette façon de faire qui culmine peut-être dans Le royaume (P.O.L, 2014), une histoire intime de la naissance du christianisme et un témoignage sinueux de son propre rapport à la foi.

Comme écrivain ou comme documentariste, Emmanuel Carrère reconnaît être de « l’école du soupçon, de l’envers des décors et des making-of ». Le documentaire Retour à Kotelnitch — qui n’est pas avare en « inquiétante étrangeté » —, à sa façon, en témoigne bien. « Pour ma part, ce que dans le jargon technique on appelle les « regards caméra » ne me gêne pas : au contraire je les garde, j’attire même l’attention sur eux. Je montre ce que désignent ces regards, qui dans le documentaire classique est censé rester hors champ : l’équipe en train de filmer, moi qui dirige l’équipe, et nos querelles, nos doutes, nos relations compliquées avec les gens que nous filmons. Là encore, je ne dis pas que c’est mieux. »

Mais à sa manière, c’est fascinant.

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«Je peux répéter sur tous les tons que Limonov, par exemple, existe, cela n’empêche pas que le Limonov de mon livre soit en partie le Limonov réel et en partie une créature de mon imagination. Moi-même, je ne sais pas trop où s’arrête l’un et où commence l’autre. Je suis bien obligé d’admettre qu’il n’y a pas de frontière nette entre l’un et l’autre. Cette ambiguïté-là est propre à la littérature. Elle n’existe pas au cinéma. Les critiques peuvent toujours vous dire que c’est compliqué, que les frontières entre documentaire et fiction sont de plus en plus floues, cela n’empêche pas qu’il y en a une, de frontière, et qu’elle est en réalité très nette. Un film de fiction, c’est un film dans lequel les personnages sont joués par des acteurs. Un documentaire, c’est un film où on voit les vrais personnages. À mon avis, c’est aussi simple que ça, et je vous mets au défi de me citer des films qui échappent à cette classification binaire.» Extrait d’«Il est avantageux d’avoir où aller»

Il est avantageux d’avoir où aller

Emmanuel Carrère, P.O.L, Paris, 2016, 550 pages