Le principe de pureté

Depuis plusieurs jours, dans les pages du Devoir, un débat entourant une vidéo qui fut présentée en langue anglaise au Musée d’art contemporain de Montréal s’anime. Le conservateur en chef, John Zeppetelli, rappelait que des artistes de toutes origines choisissent aujourd’hui souvent l’anglais pour rejoindre un public plus large et faire voyager leurs expositions. À son avis, une traduction empêche parfois de respecter l’intégrité de l’oeuvre et la volonté de l’artiste.

On lui rétorque que même si traduire, c’est trahir (traduttore, traditore), on n’a pas lu Dostoïevski dans le texte et qu’une migration linguistique vaut mieux que le vide. Le MAC peut offrir sans déchoir le texte français à côté de l’oeuvre originale pour accommoder une clientèle unilingue francophone. Ça paraît possible et souhaitable.

Ces échanges de tirs placent du moins la question du français au Québec dans le contexte d’une mondialisation (anglicisation) galopante, qui atteint l’offre culturelle comme le reste, forçant chaque joueur du milieu à se positionner sur un échiquier mobile.

Au cinéma, plusieurs films se posent à Montréal sur seuls sous-titres anglais ; ainsi, une oeuvre étrangère fort inspirante : Rams de l’Islandais Grimur Hakonarson. La clôture d’Excentris, lieu de diffusion francophone de ce type de films, et notre faible bassin de cinéphiles ne facilitent guère l’obtention de rares exemplaires en français. Traduire sur place des oeuvres à rayonnement limité coûte trop cher.

Après avoir livré et perdu bataille sur ce plan, force fut de constater que certains films nous passeraient sous le nez en attente de version française. D’où cette recommandation aux bilingues d’y accourir malgré tout.

D’un côté comme de l’autre, le principe de pureté semble surtout nuisible aux nobles causes défendues. Défendre l’intégrité d’une oeuvre en anglais comme au MAC équivaut à perdre ou irriter une partie de son public ; exiger des exemplaires d’un film d’auteur pointu dans les deux langues signifie souvent s’en passer tout à fait. Voici le règne du brouillard.

La tourner sept fois dans sa bouche

On nage en eau trouble dans un Québec sensible sur ces questions, sur fond de peurs identitaires justifiées ou pas. La langue ici, il faut la tourner sept fois dans sa bouche avant d’en parler. Sauf qu’en ce XXIe siècle, tout bouge. L’anglais, qui fut et demeure souvent dans l’inconscient collectif la langue du maître exigeant que ses ouvriers « speak white at the shop »,est devenu l’idiome international à contrer sur un champ, à embrasser sur l’autre.

Qui veut voyager sur la planète et sur la Toile gagne à le maîtriser. Sans cesser pour autant de se battre pour la survie du français. Juste en ajoutant une corde à l’arc collectif. Mais certains se crispent à cette perspective, comme quant aux libertés linguistiques des artistes qui dévient du français pur et dur.

Pourtant, se montrer curieux de sa langue, se l’approprier dans l’humour et l’exploration n’empêche en rien de goûter des chansons et des textes en joual, en chiac, en franglais, en patois, en verlan ou en créole.

Appels d’air

Des livres se publient sur l’état du français du Québec. On en prend, on en laisse, réjouis de les voir nourrir notre éternel débat. Marc Cassivi dans Mauvaise langue, aux éditions Somme toute, pourfend les puristes. Si son optimisme sur l’état de santé du français au Québec semble excessif, il lance du moins un appel d’air et invite à revoir notre rapport malsain à l’anglais. Benoît Melançon à travers Le niveau baisse (éditions Marquis) adhérait aussi à la thèse d’un français à décomplexer au Québec.

On abonde avec des bémols… Si le niveau de langue a évolué depuis la Révolution tranquille, c’est à peine et trop peu. Maintenons la vigilance. Vrai, par contre : le rêve d’un éventuel 3e référendum rend certains nationalistes xénophobes (la crainte du vote ethnique) et réactionnaires en souhaitant au peuple de demeurer unilingue, de peur de le voir délaisser sa langue maternelle. Bien des jeunes se détournent du mouvement souverainiste à cause de ça. La quête identitaire peut avancer sans se casser le cou.

L’anglicisation s’accroît, mais les menaces contre le français du Québec viennent aussi de l’intérieur. Reste à promouvoir la lecture, la culture générale, plutôt que les humoristes en modèles du jour. L’État, les enseignants, les parents, les journalistes, les artistes, les amoureux du français devraient être invités à prendre la langue en charge. À quand l’appel à tous ?

Le défi des Québécois n’est pas de parler le français le plus pur au foyer ou sur scène, mais d’avoir accès à plusieurs niveaux linguistiques, de s’approprier la poésie de Rimbaud comme celle de Gauvreau, la prose de Flaubert comme celle de Michel Tremblay, en plus des dialogues de Mommy. D’aborder l’anglais sans y accrocher l’humiliation des aïeux, avec des garde-fous de société, mais la tête haute : en membres d’une société adulte et généreuse, en somme.

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10 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 17 mars 2016 08 h 02

    Je suis d'accord jusqu'à un certain point ....

    avec votre texte. Il est vrai qu'en sortant du Québec, il vaut mieux savoir parler anglais. Mais à 66 ans, je me suis aperçue que si on promouvoit trop l'anglais ou même juste un peu, ou qu'on accepte facilement que l'anglais est nécessaire, ce dernier reprend le dessus avec beaucoup d'ampleur, ce qui fera que nous reviendrons encore en arrière avec l'anglais en premier et le français en deuxième. Ça n'en prendrait pas gros pour que ça arrive, quand on voit que la loi 101 est si peu respectée par le gouvernement libéral qui gagne quasiment à tout coup ses élections.

    • Louise Melançon - Abonnée 17 mars 2016 16 h 16

      J'appuie une telle analyse!

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 mars 2016 08 h 23

    Devrait-on privatiser le musée d'Art contemporain ?

    Le musée des Beaux-Arts de Montréal est un musée privé. C'est égalemement le plus dynamique des musées canadiens avec plus d'un million de visiteurs par année.

    Le musée d'Art contemporain est un musée public. J'y vais rarement, comme l'immense majorité des Québécois. On y présente des installations et des vidéos. Si cette composante de l'Art contemporain ne se fait qu'en anglais et ne peut être traduit sans trahir l'oeuvre, est-ce bien le rôle des contribuables très majoritairement francophones d'en soutenir la diffusion.

    Le serait-il pas du rôle du mécénat privé (soit des compagnies internationales) de promouvoir la création artistique à leur image, c'est-à-dire au-dessus des préoccupations mesquines des petites cultures en voie d'extinction ?

  • Henri-Bernard Boivin - Abonné 17 mars 2016 09 h 29

    L'islandais en question

    Je suis en train de lire en traduction française un polar d'Arnaldur Indidason, un écrivain islandais dont l'original a été publié dans sa langue maternelle, l'islandais. Si cet auteur avait craint être trahi par la traduction il n'aurait pas permis la diffusion de son oeuvre en français ou en anglais ou en je ne sais combien de langues. Je suis allé voir l'exposition en question car j'ai l'intention de faire un voyage en Islande cette année. J'ai été humilié moi aussi de constater qu'aucune traduction en français n'était disponible. Pourtant l'anglais ne me pose aucune difficulté de compréhension. C'est une question de fierté: au Québec le français doit primer. C'est une question de caractère: cessons de tout rationaliser. Croyez-vous qu'une oeuvre en français d'un Québécois ne serait pas traduite si elle était présentée en Islande?
    Henri-B. Boivin

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 17 mars 2016 12 h 38

      Il y a de ces gens qui, croyant détenir la vérité ou ce qui devrait lui ressembler, se lancent dans une longue diatribe où l'on chauffe le chaud et le froid. C'est exactement ce que fait
      Odile Tremblay, par sa conclusion : "...d'aborder l'anglais sans y accrocher l'humiliation de (nos) aïeux, avec des garde-fous de société (à expliciter svp), mais la tête haute:en membre d'une société adulte et généreuse, en somme."

      C'est justement parce que je tiens la tête haute que j'en suis arrivée à la même conclusion que vous, M.Boivin, ainsi qu'à celle de Mme C. Bernier ( qui a attaché le grelot) et celle de Jacques Godbout (opinion qui a paru dans le Devoir d'hier, dans idées et opinions). Je me considère comme une personne généreuse mais... non servile.

  • Jean Richard - Abonné 17 mars 2016 09 h 59

    Démocratie et apprenabilité

    Démocratie – Il ne faut pas perdre de vue deux choses : l'anglais est restée une langue colonisatrice et c'est dans les pays anglophones que le taux d'unilinguisme et d'ignorance des autres cultures est, en occident, à son niveau le plus élevé. L'assimilation pourrait donc nous mener à l'unilinguisme (individuel, précisons-le).

    L'assimilation ne se fait pas du jour au lendemain. C'est l'affaire de deux générations, donc de plusieurs années, pendant lesquelles il y a perte d'identité et pire, perte de contrôle car l'assimilé reste sous la domination de l'assimilateur. Il y a donc perte de démocratie.

    Apprenabilité – Le Québec est une terre d'immigration. Parmi les gens que nous accueillons, nombreux sont ceux qui nous arrivent sans la moindre connaissance du français et par contre, une connaissance minimale de l'anglais. Nous voulons intégrer ces gens et la langue fait partie des premiers éléments de cette intégration. Or, quelle langue voulons-nous enseigner à ces immigrants ? Le chiac, le mommy, le frenglish, le deadobies ? Alors, il se pourrait que les immigrants n'ent veulent pas de ces dialectes locaux. S'ils doivent apprendre le français, il faudra les convaincre qu'il s'agit non pas d'un patois de village, mais d'une langue qui pourrait être comprise par plus de 200 millions de personnes.

    Il n'y a pas de français pur et de français impur : il y a un français soutenu par une histoire et un culture et un autre déboîté, désintégré, car il résulte d'un état d'assimilation avancée. Les immigrants ne sont pas dupes – et le colonisateur est aux aguets. Les immigrants ne seront pas intéressés à apprendre une langue que les Québécois francophones eux-mêmes ont rendu inutile ou sinon folklorique. Le mommy et le deadobies n'ont ni grammaire, ni dictionnaire autres qu'oraux (et volatile). Ça n'en facilite pas trop l'apprentissage.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 17 mars 2016 10 h 35

    Les deux langues dès le Primaire

    Mon grand reproche au PQ du temps, même si je continue d'être péquiste et souverainiste, est d'avoir replié les francophones sur leur langue en les coupant des possibilités reliées à l'emploi. Le principe de pureté était très actif alors - cela explique, mais ne justifie pas. Je vais donc dans votre sens sur la nécessité de décomplexer notre rapport à l'anglais pour tous les domaines, ceux que vous nommez, mais surtout pour rendre accessible l'information internationale où l'anglais domine, car sans information, pas de liberté.

    Par contre, dans mon enfance à l'eau bénite (née 1953), on privilégiait une solide connaissance de la langue française, parfois au détriment d'autres domaines, dont la science, surtout pour les filles, mais savoir lire et écrire était un impératif catégorique. Je vais donc également dans votre sens pour l'urgence d'améliorer la qualité de notre langue écrite et parlée.

    Par contre, je ne suis pas d'accord pour tout ramener encore au "principe de pureté". Dans le contexte actuel d'une immigration massive, si rien n'est fait pour encadrer légalement l'insertion en français, à l'école et dans les milieux de travail, ce n'est pas dans 100 ans, comme disait Pierre Fortin dans le Devoir du 10 février dernier, que "nous" mourrons, mais bien avant.

    C'est donc surtout parce que la vie internationale se fait en anglais, qu'il faut protéger la langue par la loi. Et, surtout, sortir ce débat de l'ornière des accusations de xénophobie - une honte pour qui s'en sert comme bâillon diffamatoire, comme votre collègue Michel David l'explique bien dans sa chronique d'aujourd'hui.

    Ma génération commençait à toucher l'anglais seulement en 7e année (vers 12-13 ans), beaucoup trop tard, donc. Ce qu'il faut, c'est faire apprendre les deux langues dès le début du Primaire et ce pour les enfants de toutes allégeances. Les parents (et les canadiens anglais) résisteront, mais nos enfants s'amuseront et s'enrichiront dans tous les domaines.

    • Michel Blondin - Abonné 17 mars 2016 20 h 03

      Les oeuvres chinoises, russes, indiennes, polonaises, .... non traduites échappent aux anglophones, aussi.

      J'aurais aimé apprendre au moins vingt langues sur les six mille. Faut visiter la nouvelle exposition au Trocadéro du musée de l'homme à Paris sur la diversité phénoménale à tout point de vue. Bref, il y a 275 millions de francophones et il en aura 600 millions en 2050, mais en Amérique, nous sommes une poussière perdue.

      Le français existe à contresens, sans bon sens, et sans principes de bon sens. Le rationnel devient inutile quand la pérennité est mise en cause.

      Il n'y a que le principe de la détermination de l'exceptionnel.


      Il y a la réalité d'une détermination ou non de ne pas se laisser envahir par la mer de 330 000 000 anglophones ou 630 000 0000 Américains qui ne parlent pas notre langue. Le nombre dit tout, littéralement, l'histoire nous l'enseigne. Sinon, c'est la longue agonie des minorités. Ils sont nombreux à disparaître.
      Les jeux sont faits, il ne faut que choisir!