Traitement de choc

Le quotidien The Guardian publiait il y a quelques semaines un intéressant dialogue entre deux critiques londoniens. Prenant comme point de départ une production récente de Purifiés, de Sarah Kane, Matt Trueman et Mark Shenton se demandaient si le théâtre britannique contemporain en faisait assez pour choquer le spectateur.

Devant Purifiés (Cleansed), pièce créée en 1998 et actuellement présentée au National Theatre, les évanouissements seraient fréquents, dit-on. La metteure en scène Katie Mitchell s’est apparemment fait un point d’honneur de reproduire scrupuleusement les diverses pratiques ayant cours dans l’étrange clinique imaginée par Kane : mutilations diverses, démembrements, etc. Le tout pour secouer un public jugé apathique.

Trueman défend avec justesse que la pièce de Sarah Kane choque pourtant moins par ce qu’elle montre que par ce qu’elle refuse d’exposer, soit une explication logique de la situation dépeinte et des motivations des divers personnages. Il demeure beaucoup plus perturbant, toujours selon Trueman, d’avoir à tracer sa propre route dans les méandres paradoxaux d’une oeuvre où l’on refuse de nous prendre par la main que d’être exposé à un barrage de sévices ou d’insanités.

Violentes secousses

Il n’en demeure pas moins que la violence physique, si étrangère à la plupart de nos vies, a encore de quoi nous ébranler dans ses déclinaisons scéniques. J’ai reçu deux fois, ces dernières semaines, ce type de secousses en assistant à des productions théâtrales données à Montréal. Des scènes qui suggéraient puissamment plutôt que de dépeindre bêtement, asséchant ainsi la gorge, pilonnant les muscles par ce qu’elles laissaient à l’imagination du spectateur.

Dans Huff, solo de l’auteur et comédien Cliff Cardinal, impossible de ne pas détourner le regard durant une pantomime évoquant le viol d’un petit garçon. Le metteur en scène Marc Beaupré a quant à lui orchestré un crescendo aussi éprouvant que nécessaire dans Fredy, de l’auteure Annabel Soutar, à La Licorne ; une montée qui culmine par les coups de feu que pourtant tout le monde attendait, ceux qui fauchèrent le jeune Fredy Villanueva en ce mois d’août 2008.

Moins sordidement ambiguë que l’écriture de Sarah Kane, les propositions de Cardinal et du duo Beaupré-Soutar ont néanmoins toutes deux le mérite d’ancrer ces actes dans leurs réalités sociales — le désoeuvrement délétère dans les réserves autochtones et les tensions entre la police et les communautés multiethniques dans certains quartiers — tout en laissant le soin, ou plutôt la responsabilité au spectateur de juger de leurs tenants et aboutissants. Si rien n’est excusable, tout est complexe, rien n’est facile.

Crier au scandale

Dans la même discussion évoquée plus haut, les deux critiques anglais revenaient aussi sur le cas de récents spectacles présentés à Londres dont la mise en marché avait beaucoup tablé sur le caractère scandaleux des propos, notamment à l’égard de la religion. Est-ce réellement subversif de présenter Jerry Springer — The Opera (oui, ça existe) ou The Book of Mormon à un public ainsi doublement averti ? Où logerait aujourd’hui la transgression, alors qu’on se pense revenu de tout ?

Si choc, violence et scandale ne sont pas nécessairement synonymes, on aura l’occasion dans quelques jours de réfléchir publiquement à ces thèmes alors que se tiendra à l’Usine C une rencontre « indisciplinaire » intitulée « Théâtre. Liberté. Scandale. Que peut le transgressif pour les arts de la scène ? ». Parmi les questions qui seront posées : « Qu’est-ce qu’un scandale et que révèle-t-il ? Comment se déploie-t-il dans l’espace public et comment agit-il rétrospectivement sur ce qui fait mémoire ? Comment s’articule-t-il au pôle censure — liberté d’expression ? »

Entre autres, au menu de ce colloque organisé par les chercheuses Ève Lamoureux, Julie Paquette et Emmanuelle Sirois : Sade, Pasolini, Artaud, Bertrand Cantat, Olivier Choinière… bref, un programme qui sent le soufre. Parmi les invités de marque, mentionnons Robert Lepage, interprète du controversé marquis sur la scène de la même Usine dès ce soir dans Quills, ainsi que l’universitaire français Olivier Neveux, auteur d’une réflexion brillante sur comment penser le théâtre politique aujourd’hui.

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1 commentaire
  • Gilbert Turp - Abonné 15 mars 2016 08 h 23

    Fées qui ont soif et oranges vertes

    Quand on a connu les vrais scandales que furent à leur création les fées ont soif, de Denise Boucher, et les Oranges sont Vertes, de Gauvreau, le reste apparait comme de la petite bière en comparaison.