Un économiste à l’AUF

Je me suis beaucoup réjoui d’entendre Jean-Paul de Gaudemar. Le nouveau recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) est venu exprimer sa vision au Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) jeudi dernier.

Chose encore plus rare parmi les instances francophones, Jean-Paul de Gaudemar est un économiste. Non seulement il a été professeur, mais il a dirigé des universités et des académies (équivalent de nos commissions scolaires) et il a conseillé des ministres. Sa formation et son expérience ressortent immédiatement de son propos.

Devant le CORIM, il a défendu l’idée que les universités francophones doivent mieux assumer leur rôle d’opérateur de développement économique — sans pour autant perdre de vue leur mission de transmission et de développement du savoir.

Cette idée s’est imposée à son esprit il y a plus de vingt ans, alors que l’on commémorait le transfert de l’Université de Strasbourg à Clermont-Ferrand, pendant la Seconde Guerre mondiale. « En 1939, l’opération touchait 1000 étudiants et 100 professeurs. Il fallait un train spécial pour déménager deux millions de livres, raconte-t-il. Aujourd’hui, cela équivaudrait à déménager une ville. L’Université de Strasbourg, c’est 50 000 étudiants, des milliers de professeurs, trois millions de livres, un ancrage territorial considérable et une grosse partie du PIB de l’Alsace. »

Selon lui, l’université doit non seulement assumer le rôle économique qu’elle a acquis en se démocratisant, mais le revendiquer. « Dans les pays d’Afrique, on manque de techniciens partout. Quand l’université était strictement une institution d’élite, l’emploi des diplômés n’était pas un enjeu. Maintenant qu’elles produisent des millions de diplômés par an, il faut se demander comment se fait leur rencontre avec le marché du travail. »

Une université qui ignore cette question crée une divergence. Selon lui, c’est exactement ce qui s’est passé avec le Printemps arabe. « En Tunisie, l’université fonctionnait en vase clos. Elle occupait les jeunes en leur donnant des diplômes qui ne valaient rien sur le marché du travail. C’est devenu une bombe à retardement qui alimentait le désespoir. »

« Huit cents millions de francophones en 2060, ce serait formidable, mais quel chemin à faire ! Ce chiffre est basé sur des hypothèses de croissance démographique, mais il se réalisera si on donne un avenir aux jeunes. »

En entretien avec les journalistes après sa conférence, Jean-Paul de Gaudemar précise que sa vision n’est pas un message pour la commercialisation de la recherche. « L’université, ce n’est pas seulement pour les marchands de soupe : elle doit aider à relever tous les défis sociaux », dit-il.

« Sans perdre de vue sa mission quant au savoir, elle doit construire la chaîne entre l’université et la localité. Il n’existe pas un projet de développement qui ne fasse appel à la matière grise et à l’innovation. L’avenir des diplômés n’est pas dans des emplois existants, mais dans des emplois et des avenues économiques qui n’existent pas encore. »

Le défi pédagogique

En pratique, toutes les institutions de haut savoir dans toutes les langues doivent relever un grand défi pédagogique puisque leurs méthodes remontent au XIIIe siècle.

« En éducation, il n’y a pas d’économie d’échelle. Au contraire, les coûts augmentent à mesure qu’on augmente le nombre d’élèves, parce qu’on fait entrer des populations d’étudiants qui ont plus de difficultés. Et le numérique fera partie des solutions, parce qu’il comporte l’avantage de pouvoir traiter à la fois le grand nombre et la singularité. »

Il explique que l’AUF se prépare à mettre en ligne un métaportail des ressources numériques disponibles en ligne — une commande des ministres de l’Enseignement supérieur des pays membres. Ce portail touchera davantage que les seuls CLOM (Cours en ligne ouverts et massifs), mais donnera accès à toutes les formations en ligne de toutes les institutions.

Il entrevoit également un nouveau rôle pour les campus numériques, qui devront aller au-delà de leur mission originale de boîte à services pour agir comme des laboratoires d’innovations pédagogiques ou de recherche. « Dans certains pays, les ingénieurs et les techniciens sortent de l’université sans travaux pratiques. Les campus numériques devront explorer ce qu’ils peuvent faire en matière de simulation et d’expérience à distance. »

Selon Jean-Paul de Gaudemar, le fait que les 820 institutions membres de l’AUF partagent une langue comporte un puissant volet économique qui va au-delà de la culture. « On peut mesurer que les pays qui partagent une langue échangent plus. On peut en mesurer la contribution au PIB. La langue, c’est la monnaie des échanges humains. Si nous voulons que la langue française devienne une devise forte, faisons que nos institutions émergent comme des moteurs de développement économique, faisons que la langue soit une monnaie forte de nos échanges universitaires. »

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 14 mars 2016 09 h 39

    Jean-Paul de Gaudemar

    Merci M. Nadeau pour ce texte , il faut absolument faire connaitre la thèse de ce professeur