Les prédateurs

Aimer, c’est se faire trahir un peu, dit-on. Dans les univers numériques probablement un peu plus qu’ailleurs.

Un tribunal allemand en a apporté une nouvelle fois la preuve, la semaine dernière, en jugeant illégale l’utilisation du bouton « j’aime » de Facebook par un détaillant en ligne de vêtements. Raison simple : en exprimant leur appréciation sur un produit par l’entremise de cette fonction qui s’est répandue dans les dernières années sur la Toile comme la petite vérole sur le bas clergé dans un autre temps, les internautes acceptent sans le savoir que leurs données personnelles soient transmises à Facebook. Et ce, sans avoir la possibilité de dire non.

Il s’agit d’une infraction à la loi sur la protection des données personnelles, a dénoncé vivement une association de consommateurs, qui a d’ailleurs mis d’autres commerces en ligne dans sa ligne de mire. Le tribunal de Düsseldorf vient de lui donner une première fois raison donc !

Concordance des temps, il y a quelques semaines, la cour fédérale d’Allemagne avait envoyé une autre mise en garde à Facebook en jugeant illégale également sa fonction « trouver des amis », qui permet à un abonné d’inviter les personnes inscrites dans son carnet d’adresses à le rejoindre sur ce réseau. Un appel courtois à la socialisation en format numérique ? Que non, répond la justice, qui y voit là uniquement du marketing intrusif et un autre outil élaboré par Facebook pour collecter des données personnelles, sans respecter les lois de protection de la vie privée au pays d’Angela Merkel.

Porter son regard loin, là-bas vers l’est, semble être, par les temps qui courent, une bonne façon d’ouvrir les yeux sur la réalité numérique qui nous entoure, et particulièrement sur les nombreux leurres que cette réalité fait émerger. Leurres que les Allemands, ayant connu les effets pervers d’une surveillance institutionnalisée et des intrusions dans la vie privée au temps des deux Allemagnes et de la Stasi, sournois services de renseignement de la RDA, arrivent sans doute un peu mieux que d’autres à repérer. Et l’on devrait les en remercier.

Profiler dans la nuance

La prédation de contenus et de données par Facebook et consorts a désormais des visages insoupçonnés, souvent anodins et inoffensifs, comme ceux des nouvelles émoticônes, à titre d’exemple, offertes depuis quelques semaines aux abonnés pour nuancer leurs appréciations en ligne. Désormais, en lieu et place d’un simple « j’aime », il leur est possible d’exprimer la tristesse, la colère, l’émerveillement, la satisfaction, le bonheur et même… l’amour.

En apparence, on pourrait croire que ces sept nuances de « j’aime-ou-pas » ont été imaginées et placées sur le réseau pour permettre aux abonnés de nuancer justement les réactions en ligne, de manière à les mettre un peu plus en harmonie avec les comportements sociaux non numériques où le « j’aime » n’est pas hégémonique. C’est en partie vrai. Mais leur existence vise surtout à affiner le profilage des internautes en fonction de leurs intérêts, de leurs valeurs, de leurs interrogations, de leurs colères, alouette. En somme, de le rendre plus précis, et ce, pour un marketing ciblé toujours plus efficace.

Gratuité contre données : les réseaux sociaux sont malins pour tirer profit des contenus dont ils facilitent l’échange entre humains connectés. Prenez les pétitions en ligne qui n’ont pas seulement été inventées pour changer le monde, comme aiment le prétendre certains sites très intéressés par la chose ! Pas inventées non plus pour mettre le militantisme au temps de la paresse, diraient les mauvaises langues. Leur partage sur les réseaux sociaux, et les traces que le geste laisse, permet surtout de discriminer les internautes en fonction de leurs préoccupations sociales. Dis-moi quelle cause tu soutiens et je te dirai quel produit ou service tu pourrais aimer !

Contenus exploités

Ces mêmes réseaux sociaux vouent d’ailleurs une fascination dévorante en ce moment aux articles de nouvelles et autres contenus journalistiques qui ont ce double avantage de rappeler chaque jour, chaque heure leurs abonnés sur leur fil, mais également qui donnent par leur mise en circulation et par leur appréciation une idée assez claire de l’enseigne sociale, politique, idéologique à laquelle loge une personne. L’actualité en ligne, c’est pour Facebook une façon de tirer profit d’un contenu qu’il n’a même pas eu besoin de financer pour le faire apparaître et pour lequel, par effet d’osmose, il va même réussir à détourner les revenus publicitaires, revenus qui, dans des cadres anciens, assuraient pourtant la création de ces mêmes contenus journalistiques. Les mutations sont parfois cruelles.

Dans certains écosystèmes, les prédateurs donnent parfois l’impression d’être prévenants, intéressés, soucieux du bonheur de l’autre pour mieux en profiter. Ils offrent la possibilité d’un « j’aime » sur un site Web comme d’autres posent des blocs de sel dans le bois pour attirer des cerfs de Virginie en prévision de l’ouverture de la chasse.

Mais ce qui assure surtout leur pouvoir et leur donne de la force, c’est sans doute l’indolence, la naïveté et l’abnégation de leurs proies.

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