Mauvais message

Un dirigeant d’une petite entreprise montréalaise qui oeuvre dans le secteur des nouvelles technologies n’a pas aimé de recevoir un courriel rédigé uniquement en anglais signé par la présidente du Réseau jeunes employés (RJE) de la Banque Nationale, Meinna Gwet, qui était à la recherche de conférenciers pour entretenir ses membres des récentes tendances dans l’industrie.

« Je croyais qu’il venait de Toronto », a-t-elle dit. Non pas. La présidente du RJE, par ailleurs analyste de portefeuille, est bel et bien basée à Montréal et la conférence en question aura lieu au Musée des beaux-arts le 7 avril prochain. Elle n’a pas voulu élaborer sur les raisons pour lesquelles elle n’a pas jugé utile de traduire son courriel, sinon pour dire qu’elle a agi à titre personnel et que les gens à qui elle voulait s’adresser étaient surtout anglophones.

Bien sûr, il n’y a rien d’illégal à envoyer un courriel en anglais et Mme Gwet n’est pas une porte-parole officielle de la banque. De toute manière, comme toutes les entreprises qui relèvent de la compétence du gouvernement fédéral, la Banque Nationale n’est pas soumise aux dispositions de la loi 101, même si elle détient un certificat de francisation depuis 1983. C’est plutôt une question d’exemple et de respect.

Il y a quelques années, la Banque Nationale s’était retrouvée au centre d’une controverse quand on avait découvert que son premier vice-président aux technologies de l’information, John B. Cieslak, en poste depuis quatre ans, était unilingue anglophone et exigeait de nombreux employés de son département qu’ils travaillent dans cette langue.

M. Cieslak avait été invité à suivre des cours de français, mais le président et chef de direction de la banque, Louis Vachon, avait expliqué que son modèle d’affaires très centralisé exigeait que ses clients ailleurs au Canada et dans le monde soient servis à partir de Montréal, ce qui exigeait la connaissance de la langue de Shakespeare. « Je ne ferai pas la chasse à l’anglais », avait-il lancé.

 

Sans faire la chasse à l’anglais, il n’est pas interdit de favoriser l’usage du français partout où la chose est possible. Si centralisé qu’il puisse être, le modèle d’affaires de la Banque Nationale peut certainement s’accommoder de sa présence dans un courriel destiné à des entreprises de la région de Montréal.

Il est vrai que les raisons sociales anglaises — et l’usage de l’anglais — sont très en vogue dans les jeunes entreprises de pointe, même si elles opèrent au Québec. Cela fait peut-être plus cool, mais le savoir-faire peut aussi se conjuguer en français.

Encore faudrait-il que les entreprises phares comme la Banque Nationale, qui a traditionnellement fait de ses origines francophones un outil de promotion, donnent le ton. Que la représentante de ses jeunes employés juge préférable d’utiliser l’anglais pour dénicher un conférencier compétent laisse perplexe.

 

Il ne faudrait tout de même pas faire un plat de cette anecdote, direz-vous. Sans doute, mais elle n’en reflète pas moins un environnement qui rend problématique l’intégration à la majorité francophone du nombre grandissant d’immigrants que le Québec se propose d’accueillir au cours des prochaines années.

Soit, les entreprises québécoises auront besoin de main-d’oeuvre, mais leurs représentants ont clairement indiqué en commission parlementaire que leur francisation n’était pas leur priorité, pourvu qu’ils soient en mesure d’accomplir le travail qu’on attend d’eux. Au fil des ans, les libéraux n’ont pas davantage démontré que c’était la leur.

Seul un signal très clair et surtout très concret de l’État peut contrebalancer l’attraction presque irrésistible que l’anglais exerce sur les nouveaux arrivants. Or, l’actuel gouvernement semble moins disposé à prendre des mesures énergiques qu’à faire le procès de ceux qui déplorent sa passivité. En quoi serait-il intolérant, voire xénophobe, de rendre les cours de français obligatoires, comme le demande François Legault ?

Il est vrai que l’Union européenne, l’Allemagne ou le Danemark, qui imposent aux nouveaux arrivants l’apprentissage de leur langue nationale, n’ont pas le même pouvoir de sélection que le Québec au sein du Canada. Il est cependant manifeste que l’identité des Allemands ou des Danois est bien mieux assurée que celle des Québécois.

S’inquiéter des conséquences d’une immigration mal intégrée sur la « cohésion sociale », comme l’a fait récemment l’économiste Pierre Fortin, n’est pas « souffler sur les braises de l’intolérance », comme le premier ministre l’a encore reproché au chef de la CAQ, mais simplement faire preuve de responsabilité.

M. Couillard envoie lui aussi un très mauvais message en tentant de culpabiliser ceux qui constatent simplement l’évidente fragilité de la situation du français. Il devrait plutôt prendre les moyens de la consolider.

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26 commentaires
  • Michel Coron - Inscrit 10 mars 2016 01 h 27

    D'où vient cette hardiesse de M.Couillard ?

    Elle vient essentiellement de sa majorité parlementaire. On aura beau dire, on aura beau faire, tant que la CAQ et Le PQ s'entredéchireront lors d'élections, tant et aussi longtemps que l'opposition ne cherchera pas à faire comprendre qu'il en va de la survie d'un peuple, toujours les bulletins de vote pèseront plus lourd du coté de la passivité, de la couardise, de la démission. Et c'est ainsi que le Canada sera plus fort de la faiblesse des Québécois fratricides. Immigrants parmi les immigrants. Peuple apatride sans poètes, sans chasonniers. Mort lente, suicide assisté. Irréversiblement.
    À moins que...

    Non, non! . . . Debout! Dans l'ère successive!
    Brisez, mon corps, cette forme pensive!
    Buvez, mon sein, la naissance du vent!
    Une fraîcheur, de la mer exhalée,
    Me rend mon âme . . . O puissance salée!
    Courons à l'onde en rejaillir vivant.

    Paul Valery- Le cimetière marin

    • Jean-François Trottier - Abonné 10 mars 2016 09 h 26

      Qui me dit que le Parti Libéral n'aide pas la division en sous-main ? J'aimerais être sûr que les organisations des partis indépendantistes ne sont pas noyautées par le PLQ... En fait ça semble de plus en plus possible tenant compte du comportemnent délirant du PLQ.

    • Jacques Lamarche - Inscrit 10 mars 2016 14 h 51

      Cette attitude intempestive et agressice pourrait s'expliquer par la popularité record de Justin Trudeau et de la nouvelle image du Canada. La menace indépendantiste aurait faibli, la fierté nationaliste aurat dépéri autant que le sentiment d'apprtenance au Canada grandi. Les fédéralistes peuvent alors attaquer sans grand danger, et avec une assurance qui risque encore d'augmenter!!

  • Jacques Lamarche - Inscrit 10 mars 2016 02 h 08

    Le clivage identitaire est bien réel!

    Le PLQ et son chef font partie d'un autre monde! Les libéraux ont peu à peu changé d'identité; ils en sont arrivés à ne plus supporter le nationalisme québécois et tout ce qui y réfère, dont la langue!

    Leurs positions sur les questions identitaires restent toutefois stratégiques et visent toujours à consolider le vote ethnique. Autant par la parole que par les gestes, ils ne font que creuser encore davantage le fossé entre deux cultures ou à dresser un mur entre deux solitudes! DÉPLORABLE!

    M. Couillard fait de la petite politique sur le dos de l'avenir d'un peuple et ça passe comme une lettre à la poste! La question qui tue! Pourquoi, devant un tel gâchis, si peu de réactions de la part de l'opinion? Ou une telle impuissance de la part de l'opposition?

    • Gilbert Turp - Abonné 10 mars 2016 09 h 01

      Quand on pense au parti libéral de Robert Bourassa, par exemple, on ne peut que constater le fossé.
      Bourassa aimait le Québec, avec ses qualités et ses défauts. Couillard, lui, donne l'impression de vouloir en finir avec le Québec.

  • Yves Côté - Abonné 10 mars 2016 02 h 51

    Mais c'est bien de ce qu'il...

    "il n’est pas interdit de favoriser l’usage du français partout où la chose est possible" ?
    Mais Monsieur David, voyons-voyons !, c'est bien la question dont il s'agit ici...
    De l'impossibilité désiré, voulue, souhaitée et surtout planifiée par les fédéraillistes de tout acabit, pour que ce le soit de plus en plus impossible d'user du français au Québec !
    Maintenant qu'au Canada la chose est entendue et que les apparences d'endormissement collectif sont du côté de la non-assistance à une langue en danger, il faut finir le travail de laminage de celle-ci au Québec.

    Salutations républicaines, Monsieur.

  • hugo Tremblay - Inscrit 10 mars 2016 06 h 19

    De plus en plus

    En réservant 2 restaurant de la région de montréal ( Brasserie T et Bottega) cette semaine, le site en ligne francophone nous dirige vers un outil unilingue Anglais très utilisé (Open table).
    Après en avoir avisé les endroits en question, on me répond que cet outil est unilingue, ce qui est faux, d'autres restos l'utilisent en Français.
    Ce qui est insultant, c'est le ton de la réponse, comme si je venais d'une autre planète avec une si bizzare demande!

    • Jean Richard - Abonné 10 mars 2016 09 h 32

      Y aurait-il encore, dans certains quartiers italo-montréalais, des poches de francophobie ? Peut-être ! Ou même sans doute !
      Et il ne faut pas oublier qu'en se promenant dans le cœur de la Petite-Italie, ce qu'on entend le plus souvent n'est ni l'italien, ni le français, mais l'anglais.
      Ceci dit, il est exact d'affirmer que les gens de la pizzéria Bottega vous ont menti. OpenTable fonctionne très bien en français et mieux, si on se rend directement sur le site de OpenTable et qu'on choisit la pizzéria en question, on aboutit à une page de réservation pour Bottega entièrement en français. L'erreur est dans le site web de Bottega (il manque 4 petites lettres et un trait d'union à un hyperlien) et non chez OpenTable, toute américaine soit cette entreprise. Le mensonge et le mépris viennent aussi de...

      Faites le test :
      http://www.opentable.com/fr-ca/opentables.aspx?rid

      Et évitez ces endroits où on vous ment parce que vous demandez du français.

  • Hélène Gervais - Abonnée 10 mars 2016 06 h 25

    Je me demande bien pourquoi la loi 101 existe ...

    quand les banques, des pharmacies (pharmaprix) pour ne pas la nommer, et autres compagnies, ne se donnent même pas la peine de penser qu'au Québec, on parle français. Avec des gouvernements libéraux à la suite les uns les autres depuis des années, ce n'est pas surprenant, puisqu'ils sont pratiquement tous avec "l'establisment anglais". Les anglos n'ont vraiment rien à craindre, dans très peu de temps, le Québec redeviendra ce qu'il a quasiment toujours été, avant le PQ, une province quasiment anglophone et allophone, pour le français eh bien on repassera n'est-ce pas m. couillard.