Les jours d’après

De combien de rapports, statistiques en main, un collectif comme Réalisatrices équitables se sera-t-il fendu pour tâcher d’expliquer pourquoi les femmes cinéastes, nombreuses au documentaire, s’effaçaient à la barre des films de fiction, là où ça joue du coude, là où le budget rime avec les vraies affaires ? On a cessé de compter.

Ça ressemblait à une amicale, aux environs du 8 mars — seule case du calendrier où le message trouvait écho —, avec les mêmes réalisatrices d’une conférence de presse à l’autre, martelant : « Un problème profond, complexe. Faut que ça change… »

On disait « Lâchez pas, les filles ! » avant de repartir écrire d’identiques papiers…

La semaine dernière, Réalisatrices équitables a jugé plus sage de créer un portail Internet en hommage aux femmes documentaristes. Ça ne réglera pas la sous-représentation des dames en fiction, mais c’est moins déprimant, ça réchauffe, ça rassemble. On comprend. N’empêche…

Le cinéma, c’est comme les hautes sphères commerciales : un monde en déséquilibre financier soutenu. Faute d’odeur, l’argent a un sexe. Le pouvoir aussi.

De beaux os à gruger

Or, voici le 8 mars derrière nous. Hop ! Hop ! Hop ! Remballez tout.

Dommage ! Car il restait de beaux os à gruger. Au milieu de la récente cacophonie, on aura entendu des misogynes se prétendre féministes et des femmes éprises d’égalité cracher sur la même étiquette. Entre concert de voeux pieux et engagements louables, on s’est pris à songer : si plus de femmes étaient solidaires et si moins d’hommes s’agrippaient à des privilèges de jadis, on n’en serait pas là. Pas là d’un 8 mars à l’autre à arborer des colonnes de chiffres, la petite pile devant elle et la grosse devant lui.

Pas là non plus à avoir une ministre de la Condition féminine ouvertement non féministe, faute de s’être informée sur ces questions avant d’accepter le poste. Pourtant les mots avancent en même temps que leur société, comme des pieds, en somme, et pas plus griffus.

On dira ce qu’on voudra : côté équité hommes-femmes, par-delà des gains effectifs flotte un recul des esprits. Ça se joue sur fond d’assoupissements collectifs, d’illusions d’avoir réglé une partie de l’affaire, d’un air du temps plus propice au « tassez-vous de là que je m’y mette » qu’aux solidarités.

De fait, même avec la parité dans certaines entreprises, les mentalités millénaires restent incrustées, faut pas croire… Dominants, dominés, la peur de l’autre, de la différence, le confort des cases préfabriquées, la violence sourde qui n’ose dire son nom. Tout ça tapi dans l’ombre ou vécu au grand jour.

Faut la viser, cette parité, bien sûr. Reste ensuite à vivre ses turbulences dans un univers bousculé par l’arrivée massive de la main-d’oeuvre féminine. Toutes sortes de femmes et toutes sortes d’hommes réunis sur fond de rivalités, de mesquineries, de lâchetés, parfois de courages et de lumières venus de chaque camp : des hommes de bonne volonté, des femmes qui donnent des jambettes à la voisine, le contraire aussi. Des foyers de résistance chez soi comme chez l’autre… Le dur principe de réalité.

Allez améliorer ça à la va-vite dans le sillon du 8 mars, les pieds dans la gadoue, la caboche à la déprime hivernale, les doigts sur le clavier des textos… Ces évolutions se vivent dans la continuité, la réflexion, la frustration et le souffle.

Par ailleurs, qui peut, homme ou femme, se déclarer féministe en demeurant fermé aux autres formes d’iniquités sociales ? Se battre pour l’égalité des sexes débouche tôt ou tard sur une lutte pour l’équité point, toutes races et tous statuts sociaux confondus. La moindre avancée tient la main d’une autre, au Québec comme ailleurs, sur des terrains minés, pétris de contradictions, de certitudes à ébranler, de responsabilités à endosser, de profits et pertes. Faut croire qu’elle se mérite, cette étiquette soi-disant péjorative…

Comme des tisons

Le règne de l’instantanéité ne sert aucune cause. Celle-là non plus. Durant dix jours, deux semaines tout au plus, les esprits s’enflamment avant de s’éteindre comme des tisons. Autour du féminisme ces derniers temps, de l’affaire Jutra un peu plus tôt. Puis kaput !

Si ces réactions à chaud répercutées par les tam-tams des médias sociaux ouvraient sur une réflexion plus poussée, on n’irait pas s’en plaindre, mais plusieurs commentateurs semblent cibler un coupable pour mieux se conforter dans leurs positions avant de zapper.

Il y aurait eu tant à creuser sur l’oeuvre et l’influence de Claude Jutra comme sur l’empreinte profonde de la pédophilie au Québec. La tirade à la Hamlet « Être ou ne pas être féministe » ouvrait sur des fractures générationnelles et sociales à ausculter de long en large. Pensez-vous ?

Si la tendance se maintient, comme on dit : sitôt posé, sitôt envolé, notre essaim sociomédiatique devrait partir butiner sur un bosquet plus frais son prochain sujet juteux. Sans avoir évidé les précédents, lançant « À l’an prochain », hélas ! aux mille réflexions entourant cette cause-ci.

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3 commentaires
  • Raymond Lutz - Inscrit 10 mars 2016 07 h 28

    Des abeilles butineuses?

    je vois plutôt un essaim de mouches irisées qui se promènent d'un empilement a l'autre.

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 10 mars 2016 07 h 51

    " En grande demande "




    " Réflexion plus poussée " , comme la vôtre !

  • Élisabeth Germain - Abonnée 10 mars 2016 09 h 01

    Tellement d'accord avec vous, Mme Tremblay. Combattre une iniquité amène à percevoir et à combattre toutes les iniquités, à s'apercevoir qu'elles sont toutes liées les unes aux autres dans le ciment de l'injustice.
    Merci pour cet excellent texte.