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Se tromper

Dire une chose le matin sans s’embarrasser d’affirmer le contraire le lendemain, voire le jour même au besoin. Pour justifier cela, prétendre qu’on n’a que faire de la rectitude politique et des étiquettes. C’est la manière employée par un Donald Trump. La manière aussi de tous ceux-là qui, démagogues comme lui, entretiennent dans leur discours des rapports de plus en plus vagues avec la cohérence, dans un parfait mépris de la vérité, afin de profiter au mieux des peurs, des colères et d’un manque d’espoir généralisé en l’avenir.

Les étiquettes ne sont pas anodines. En politique, elles désignent des forces en mouvement. Ceux qui, sans rire, prétendent ne pas avoir de camp se trouvent en règle générale dans celui des dominants. À se croire au-dessus de tout, on les voit soudain qui marchent sur la tête.

Le refus de toute allégeance, de toute adhésion à une vision de la société qui émerge d’un mouvement ou d’une tradition intellectuelle est tenu aujourd’hui pour une preuve irréfutable d’indépendance d’esprit. Les trahisons de la pensée ont ainsi fini par correspondre à une fidélité à soi-même d’un nouveau genre.

Le mépris de la cohérence est envisagé tel un gage d’une vigoureuse disponibilité de l’esprit. Sous ce nouvel éclairage, les plus sombres reculs peuvent être considérés comme des avancées.

Ces gens qui disent refuser toute étiquette se croient libres comme l’air. Ils finissent d’ailleurs par faire croire qu’ils le sont. Ne pas être soumis eux-mêmes à des jeux de forces qui font de leur vie de la bouillie leur suffit.

Leur définition de la liberté se confond pourtant avec la seule liberté marchande, toujours plus prompte à aliéner qu’à émanciper. À force de soutenir tous les revirements possibles, ils ne se voient même plus ramper au quotidien dans les antichambres de la servitude. Notre temps engendre une vaste quantité de ces êtres bifaces, grands habitués des courts-circuits de la pensée.

Prenons Lise Thériault, la ministre de la Condition féminine, celle qui insiste pour dire qu’elle n’est pas féministe, affirmant être « beaucoup plus égalitaire que féministe », puis « féministe à sa manière ». Bien entendu, il ne faut pas s’embarrasser d’étiquettes ni d’allégeances… D’ailleurs, Philippe Couillard, volant au secours de sa ministre, le dit très bien : ce qui compte, ce ne sont pas les débats d’idées, mais les gestes concrets.

Cette élite qui s’agite dans la rhétorique de l’action pour mieux récuser tout débat politique au nom de « l’indépendance d’esprit » n’arrive même pas ce faisant à masquer sa triste ignorance. Nous voici donc devant une ministre de la Condition féminine qui, alors qu’elle est questionnée à ce propos, se trouve incapable de nommer une seule féministe qui l’inspire. Louise Michel, Simonne Monet-Chartrand, Madeleine Parent, Voltairine de Cleyre, Émilie du Châtelet, Éva Circé-Côté, Harriet Beecher Stowe, Virginia Woolf, Olympe de Gouges, Simone de Beauvoir, vraiment aucune ne mérite sa considération ?

Quant aux « gestes concrets » dont parle Philippe Couillard, son gouvernement ne cesse pourtant de s’en prendre à tous les secteurs et à toutes les institutions qui, chez nous, se portent garants de l’égalité entre les sexes.

En ce pays où règnent tant de petits esprits qui méprisent toute idée propre à nous grandir, le féminisme comme le reste apparaît de trop. On le regarde de haut, au même titre que tout ce qui se devrait pourtant se trouver dans le coffre à outils des luttes pour l’avancement collectif.

La polarisation des luttes sociales a peut-être perdu de sa netteté, mais ce n’est certainement pas parce que ces luttes ont disparu. Simplement, ceux qui les nient ont gagné encore du terrain. Mais sur nombre de ces terrains, les raisons de la colère demeurent.

Pour les femmes, ce n’est pas parce qu’on est une personnalité connue, que l’on occupe un ministère ou que l’on porte des jupes et des talons aiguilles tout en estimant avoir réussi au pays des hommes que les conditions communes globalement défavorables à nos soeurs ne nous concernent plus.

Une étude de l’Université de la Caroline du Sud (USC) a montré que les femmes, même au cinéma, obtiennent moins de répliques à l’écran que les hommes. Elles sont aussi moins présentes derrière la caméra. En réaction, les actrices Juliette Binoche, Jessica Chastain et Freida Pinto viennent de créer une société de production cinématographique féministe. Baptisée « We Do It Together », l’entreprise veut financer et promouvoir des films qui changent l’image des femmes. Fort bien.

Mais qui formera une compagnie de production pour parler du démantèlement des garderies publiques, des femmes traitées comme du bétail en prison, des mères célibataires qui rament, seules et souvent en rond ?

On discute aujourd’hui du féminisme comme s’il s’agissait d’une simple coquetterie, d’un accessoire de la pensée propre à un temps passé. On laisse croire ainsi que cette force sociale majeure ne nous concerne plus. Et de fait, on trompe. Autant qu’on se trompe.

16 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 7 mars 2016 02 h 23

    L'avenir de l'homme!

    Que vous avez raison! Magnifique texte!

    Laisser croire que le féminisme est dépassé, qu'il a fait son temps, voilà un autre danger qui menace l'avenir des femmes, un nouvel obstacle sur le chemin de l'égalité!


    Pourquoi poursuivre un combat qui serait terminé? Tromper l'opinion en laissant croire que l'égalité a été enfin gagnée est une habile façon de neutraliser, et de discréditer ceux et celles qui se battent pour avancer ou encore ne pas reculer sur le vaste terrain de l'égalité des sexes.

    Il ne faut pas se laisser tromper. Jean Ferrat a dit:¨La femme, c'est l'avenir de l'homme.¨

    • Jean-Marc Tremblay - Abonné 7 mars 2016 19 h 36


      En effet, magnifique texte. Je trouve le para ci-bas particulièrement juste pour ce qui est du contexte actuel au Québec:

      En ce pays où règnent tant de petits esprits qui méprisent toute idée propre à nous grandir, le féminisme comme le reste apparaît de trop. On le regarde de haut, au même titre que tout ce qui se devrait pourtant se trouver dans le coffre à outils des luttes pour l’avancement collectif.

  • Jean-Yves Bernard - Abonné 7 mars 2016 06 h 05

    Bravo

    Quel moyen concret développer pour confondre l'ignorance, le mensonge et la bêtise de nos élus ?

    JY Bernard

  • Yvon Giasson - Abonné 7 mars 2016 07 h 39

    Je m'interroge simplement

    Votre chronique d'aujourd'hui vous fait honneur monsieur Nadeau.
    Comment, en effet, combattre la bêtise et l'ignorance quand nos nouvelles quotidiennes sont truffées de reportage et de commentaires démagogiques et insignifiants?
    Comment expliquer que les plus sots sont ceux qui parviennent à se hisser parfois aux plus hauts sommets politiques et à occuper, dans certains cas les plus hautes fonctions?

  • Gilles Dubé - Abonné 7 mars 2016 07 h 39

    Normal pour des libéraux

    Les libéraux valorisent la réussite individuelle au détriment de toute action collective. Normal pour des femmes libérales de rejeter le féminisme.

  • Jean-Pierre Gagnon - Abonné 7 mars 2016 08 h 21

    La religion féministe

    Le féminisme québécois actuel me fait penser à la religion catholique de mon enfance: malheur à ceux qui osaient la critiquer! Je suis étonné que l'on parle si peu des excès du féminisme, de ses dérives, sa manipulation, par exemple, des statistiques concernant la violence familiale, les agressions à caractère sexuel. Le féminisme québécois est devenu une vaste industrie subventionnée avec l'argent des contribuables. Une multitude d'organismes vivent du misérabilisme au féminin. Admetttre que l'égalité hommes-femmes est acquise au Québec, c'est mettre la clé dans la porte pour une multitude d'organismes grassement subventionnés...

    • Charles Lebrun - Abonné 7 mars 2016 11 h 27

      Si vous aviez, comme moi, fait profession dans un métier occupé très majoritairement par des femmes, vous n'écrériez pas ce genre de commentaire... Toute ma vie professionnelle j'ai été "sous-payé" car j'étais à mon compte et avait un revenu au "prix du libre-marché"!!! Sans surprise, un "métier de femmes" est payé à 70% d'un "équivalent masculin", à moins d'être dans la fonction publique, et ce, il n'y a pas des décénies que les "métiers majoritairement occupés par des femmes" ont obtenus l'équité salariale! Et je ne vous parle pas des nombreuses fois où j'ai été traité avec condescendance! Faut s'ouvrir les yeux, M. Gagnon, je suis certain que toutes ces femmes qui travaillent dans "organismes grassement subventinnés" seraient très heureuses de se réaliser dans un autre domaine d'autant plus que je n'ai pas connu aucune militante féministe qui soit morte millionnaire! Les VRAIS subventions sont ailleurs, là où il y a des hommes en majorité!!!

    • Stéphane Laporte - Abonné 7 mars 2016 15 h 51

      Pour les lecteurs. Jean-Pierre Gagnon est un activiste masculiniste contre le féministe. Voir Le mouvement masculiniste au Québec, l'antiféminisme démasqué, publié aux éditions du Remue-Ménage.

    • Armand Morissette - Inscrit 7 mars 2016 16 h 15

      M. Gagnon,
      Pour mettre fin à votre étonnement, il faudrait parler des excès et des manipulations de cette vaste industrie qui ne cesse de proliférer grâce aux subventions.Toute une lecture de la réalité de celles qui ont été privées de 7 milliards par l'austérité. Vous illustrez magistralement les embûches du féminisme et la conclusion de l'article, vous trompez et vous vous trompez.