Dérive républicaine

Le succès ahurissant de Donald Trump est le révélateur d’une démocratie malade, qui aime rituellement se donner en exemple au reste du monde, mais qui est en passe de devenir en 2016 la risée du reste du monde, et un contre-exemple.

Lorsque le candidat le plus populaire d’un grand parti politique en est rendu à parler sérieusement de la taille de ses attributs virils comme argument électoral, vous pouvez conclure qu’on n’est plus dans un débat démocratique normal, un cadre constitutionnel normal, mais dans un concours de popularité du plus bas étage. L’argument suprême, c’est le chef charismatique à qui on s’abandonne parce qu’il va régler tous les problèmes, par son physique et sa personnalité sublimes, par sa rhétorique musclée et menaçante, par son dédain des bonnes manières, par la désignation efficace de boucs émissaires.

Cette irruption, en plein XXIe siècle, d’une forme de populisme apparentée au fascisme, est inquiétante. D’autant plus que la solution de rechange « rationnelle et institutionnelle » à Donald Trump, telle qu’elle se dégage après les dernières primaires républicaines, porte le nom… de Ted Cruz.

Ted Cruz, sénateur du Texas depuis 2012, proche des évangéliques, est un fondamentaliste intransigeant, qui adopte des positions extrêmes sur à peu près tous les sujets : avortement, changement climatique, politique sociale, politique monétaire, État minimal, militarisme à l’international… Sans oublier un obstructionnisme systématique face au Mal incarné par le président Obama.

Mais Cruz diffère de Trump en ce que, chez Trump, la politique n’est pas affaire de programme ou de cohérence idéologique. Par exemple — et curieusement pour un républicain —, Trump s’est dit en faveur de certaines dépenses sociales (il refuse les coupes dans les retraites et la santé publique pour les plus de 65 ans) et il a férocement dénoncé les mensonges de 2003 à l’origine de l’invasion militaire de l’Irak. Alors qu’un Cruz, au contraire, est un républicain ultraréactionnaire conséquent, avec une vision idéologique, un discours, cohérents et prévisibles.

Qu’en mars 2016, l’alternative au Parti républicain se ramène à un face-à-face Cruz-Trump, voilà qui en dit long sur la dérive de cette formation. Car malgré la posture d’outsider qu’il affectionne, malgré ses incohérences idéologiques, Donald Trump est aussi le produit naturel de cette évolution. Un monstre, en quelque sorte, né de la rhétorique incontrôlée du Parti républicain.

 

On aurait tort de ramener les causes de cette dérive à l’économie, selon la séquence connue : crise économique, naufrage des classes moyennes, révolte des « petits blancs », émergence d’un chef charismatique, fascisme…

Après tout, depuis 2010 aux États-Unis, le taux de chômage est tombé de 10 % à 5 %. Depuis six ans, on a créé 14 millions de nouveaux emplois — bien que les salaires, c’est vrai, n’aient que très peu augmenté. L’essence ne coûte pas cher. Le nombre d’Américains sans soins médicaux est tombé à un niveau historiquement bas, avec des coûts très contrôlés : c’est le succès remarquable (et largement ignoré) de l’Obamacare. L’inflation est faible.

Certes, si on gratte au-delà de ces chiffres positifs, on trouve des inégalités toujours croissantes, les salaires stagnants, l’angoisse de beaucoup de gens devant la mondialisation, le terrorisme, les changements démographiques, culturels, ethniques, devant la victoire quasi totale du mariage homosexuel… Et aussi, pour une droite dure non réconciliée avec son époque, l’affront quotidien, pendant huit ans, de voir un homme noir à la Maison-Blanche.

Avec leurs dénonciations hystériques et systématiques de l’adversaire, les élites républicaines et les forces qui les soutiennent ont réussi à créer — entre elles, mais aussi pour une fraction non négligeable de la population qui les regarde et les écoute — une « réalité alternative ». Cette « réalité » en partie inventée convainc leur clientèle politique que la situation est catastrophique, que c’est de la faute des élites qui les gouvernent. Et qu’en conséquence, seule une attitude radicale, extrême — que ce soit dans le programme, ou dans le caractère singulier d’un candidat au narcissisme exacerbé — permettra d’y faire face.

Oui, la démocratie américaine est malade. La dérive du Parti républicain est l’un des symptômes de cette maladie. Mais il n’y a pas que les républicains : on reviendra, dans une autre chronique, sur la mécanique électorale et politique dépassée, byzantine, d’une complexité inouïe, qui accable les États-Unis… et qui contribue également à donner au monde, en 2016, l’affligeant spectacle de « Trump Co. ».

5 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 7 mars 2016 07 h 45

    Dérive, oui, mais certes théâtrale.

    J'ai hâte de vous lire sur la mécanique électorale, ce qui n'est pas le régime politique mais la façon de procéder, avec des primaires qui s'étirent pour choisir les adversaires aux élections de 2016.

    À suivre de loin ce qui a cours lors de ces primaires républicaines, j'ai l'impression que les débats d'idées sont du théâtre avec des répliques pour hausser l'applaudimètre en faveur de Trump et de Cruz, les deux acteurs les plus populaires.

    L’un, milliardaire de famille, populiste et magnat de l’immobilier, a construit des tours pour riches à New York et est actif dans le divertissement télévisuel qui plaît à un certain public.

    L’autre, un texan d’origine latino-américaine né en Alberta et proche de la famille Bush, du Tea Party et de l’aile libertarienne de ce parti. Avocat, il fait dans la fonction publique et le droit judiciaire.

    Des candidats, dédiés à déployer des idées de droite et d’extrême droite, qui tirent sur tout ce qu’a fait le président Obama parce que, socialisant, ce serait contraire aux assises politico-économiques sur lesquelles les États-Unis se sont construits.

    Donc des prototypes, à l’opposé de ce que représentent Obama, Clinton, encore plus Saunders, qui masquent leur fondamentalisme économique par des pirouettes douteuses et des charges démesurées. Qui prônent aussi moins d’État fédéral à l’exception des dépenses militaires, du contrôle des frontières et de la protection des vétérans actifs à protéger ce pays.

    Mais ce sont des primaires, qui sont un concours de popularité pour inciter à voter dans des États identifiés afin de gagner, localement et nationalement, des électeurs qui choisiront le chef qui fera face à un adversaire démocrate aux multiples élections de 2016.

  • Colette Pagé - Inscrite 7 mars 2016 10 h 12

    Comment expliquer l'absence de candidats de qualité ?

    Comment expliquer le fait que ce pays de 300 M d'habitants n'aient pas réussi à présenter des candidats de meilleure qualité. Un candidat vulgaire, bling bling et narcissique qui au lieu de bâtir des ponts avec le reste du monde préfère ériger des murs et qui déteste à la fois les femmes, les noires, les latinos et les pauvres. Et dont l'argent est le seul Dieu. Et puis Cruz obnubilé par sa religion qui se croit protéger par la Main de Dieu.

    Pour les démocrates Hillary Clinton, une femme détestée par un grand nombre qui appartient à l'élite, une machine à argent qui défend bien maladroitement la classe moyenne. Enfin Sanders, une lueur d'espoir. Le gros bons et la cohérence entre la parole et les actes.

  • Benoit Toupin - Abonné 7 mars 2016 11 h 50

    La démocratie impatiente…

    Le bon peuple ayant de moins en moins de contrôle sur son destin collectif voit son inquiétude ou sa colère en constante croissance et éprouve un certain désarroi; n’est-il pas à la recherche d’une bouée de sauvetage? Certains choisiront la plus robuste, d’autres choisirons la plus visible. Puisque l’on parle de bouée de sauvetage, il y a une forme d’urgence à changer le cours des évènements. Pourtant la patience serait de mise parce qu’il faut se questionner sur les causes de cette perte de contrôle du destin collectif et le reprendre n’est pas l’affaire d’un moment ni le secret d’un sauveur présumé.

    Les sauveurs présumés prennent position de façon robuste et rapide; voilà pourquoi in ne sont pas la solution; la démocratie doit être patiente. Dans nos mœurs politiques ne prenons nous pas position avant d’avoir identifié les besoins profonds et les aspects à considérer d’une problématique? Ce faisant nous dévions d’une démarche méthodique qui ne peut que tromper sur le résultat. Il est facile de noter que les politiques actuelles soignent souvent les symptômes qui font mal en ignorant complètement le mal qui en est la cause. Les politiques des uns sont défaites aussitôt que les gouvernants changent; et les recettes magiques se succèdent tristement.

    Les sauveurs disent savoir et n’ont pas besoin de cette méthode logique : Identifier les besoins, les options, les évaluer, considérer leurs effets sur les éléments concernés, choisir l’option privilégiée et en définir le plan d’exécution. Peut-on réussir autrement qu’avec patience, un problème à la fois résolu pour un bon bout de temps.

    Vrai pour tous les peuples, patience, méthode et transparence au service de la dignité humaine; sinon le désarroi et la bouée…

  • Gilbert Troutet - Abonné 7 mars 2016 17 h 33

    A Nation At Risk

    Il y a plusieurs années était paru un livre qui faisait un bilan peu reluisant du système scolaire aux États-Unis : « A Nation At Risk ». Le temps a fait son oeuvre et l'état de l'opinion publique en est aujourd'hui le résultat.

    Il faut bien le dire, les États-Unis sont gouvernés par une ploutocratie, où ce sont les grandes fortunes qui se paient le pouvoir. George Bush en était un exemple, Donald Trump la caricature. Autre problème, qui est à la fois la cause et la conséquence : aux élections de 2014 (Congrès et Chambre des représentants), le taux de participation était de 36%; il plafonnait à 39% à New York et en Californie. C'est donc une personne sur deux qui ne vote pas. Quand j'entends des journalistes parler de « la plus grande démocratie au monde », j'ai des doutes sur leur discernement.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 7 mars 2016 20 h 05

    Populisme et fascisme

    Je me passe de commentaire au sujet de Trump, car il me semble que cette mise en scène, cette cacophonie, cette masquarade a pour but de créer une diversion. Il s'agit donc de regarder non pas en direction où pointent les doigts accusateurs, mais à l'opposé. Il est regrettable que Trump récupère des sujets de grande importance et qu'il les tourne en dérision. Je suis convaincue que c'est fait de manière tout à fait intentionnelle, bien que Trump lui-même ne semble qu'en être l'instrument.
    Quant à apparenter populisme et fascisme, j'en reste bouche bée. Le populisme porte à bout de bras les intérêts du peuple, est la voix du peuple, tandis que le fascisme est une idéologie totalitaire au service d'une classe dirigeante. Deux idées contraire et non compatibles. Parlez-en à ceux qui ont vécu au temps de l'Union soviétique. Par contre, il est très inquiétante de voir en Europe la démocratie mourir et être remplacée par des régimes oligarchiques aux politiques totalitaires. Trump est une diversion... Le peuple est une fois de plus "trompé" et servi de fausses promesses, pendant que les fascistes tendent les véritables pièges. La boucle est bouclée.