Les leçons de piano

Maria João Pires trouve dans l’enseignement et la promotion de jeunes artistes une gratification personnelle importante. La « mission » vaut-elle d’occuper la scène d’une grande métropole lors d’un concert de prestige du dimanche après-midi ? Ma réponse est non.

Comment un pianiste de 26 ans peut-il se présenter aux côtés d’une artiste de 71 ans sans avoir l’air… de ce qu’il est ? Il faudrait s’appeler Benjamin Grosvenor ou Beatrice Rana pour échapper à un fatal constat. Pavel Kolesnikov n’est pas de cette trempe.

Comment une artiste aussi pénétrée de l’importance du corps dans l’interprétation musicale peut-elle s’associer en scène aux côtés de celui qui apparaît dans Lebensstürme de Schubert comme un pianiste de doigts et d’avant-bras ? Dans la Fantaisie D. 940, en fin de concert, tout change puisque Pires se réserve cette fois la partie mélodique (aigus) : les attaques sont douces et nourries, la mélodie chante.

Dans Lebensstürme, les pianistes bénéficient des services d’une tourneuse de pages efficace. Est-ce l’impression en largeur qui les oblige à tourner eux-mêmes les pages de la Fantaisie ? Est-ce la schubertienne de 50 ans d’expérience, qui a enregistré deux fois ce chef-d’oeuvre, qui a besoin du « cahier à musique » devant elle ? Vivre une leçon de piano en direct n’aide pas à la concentration et à l’appréciation d’un tel chef-d’oeuvre. Le suspense qui est à son comble n’est pas le bon : la prochaine tourne de page sera-t-elle périlleuse et quelles notes escamotera-t-elle cette fois ? Après ce petit jeu un peu ridicule, Pires et Kolesnikov sont restés pour un rappel. Moi pas.

Décorum étudié

Le décorum du concert est étudié. Un piano, deux banquettes et une table avec deux verres d’eau. Le concert débute avec Schubert, puis Pires joue l’Opus 111 devant Kolesnikov attablé. Mauvaise surprise après la pause : Pires se dirige vers la table et c’est Kolesnikov qui nous joue les Bagatelles op. 33. Se taper le Beethoven le plus basique après son plus haut chef-d’oeuvre (Opus 111) est à la base une idée insupportable. D’ailleurs, le spectateur de la loge 104 Kent Nagano ne l’a pas supportée : il n’est pas revenu après la pause.

Pour ne rien arranger, Kolesnikov se met à décortiquer ce vide musical. C’en est pénible, même si les Bagatelles 3 et 4 attestent d’un contrôle du son qu’on ne soupçonnait pas forcément. On écoutera Kovacevich (Philips) pour constater que l’on peut dénicher un peu de musique dans ces exercices.

L’Opus 111 de Maria João Pires est un voyage majeur, avec, comme dans le Concerto n° 3 une conscience de la rémanence sonore et de la résonnance. Je retiens au premier chef la fluide subtilité des poco ritente (ralentissements légers) du 1er volet et le combat titanesque entre l’ombre et la lumière dans l’avant-dernière section (avant le passage en trilles) de l’Arietta. Une leçon de musique, au meilleur sens du terme.

Par contre, on se demande comment une telle artiste, avec une telle conscience de l’effet « physique » de la musique, ne peut se rendre compte à quel point les piétinements de son massif talon (notamment dans la variation « jazzée » en 12/32) sont insupportables. Jadis, il me semble que Pires jouait en ballerines. Elle devrait s’en racheter !


Maria João Pires et Pavel Kolesnikov

Schubert : Lebensstürme pour piano à quatre mains. Fantaisie en fa mineur pour piano à quatre mains D. 940. Beethoven : Sonate pour piano n° 32, op. 111. Bagatelles op. 33. Maison symphonique de Montréal, dimanche 6 mars 2016. Reprise à Québec ce lundi.