Le cercle vicieux

L’immédiat m’a fait un effet durable. L’immédiat, c’est le nom d’un spectacle de la troupe française de Camille Boitel qui était présenté à la Tohu du mardi 16 au dimanche 21 février. Je l’ai vu en matinée, le dernier jour de sa programmation à Montréal.

Pour faire court, ce show montre une bande d’acrobates aphones portant manteaux de fourrure et casques de construction qui démontent et remontent constamment un décor fait de centaines et de centaines de pièces, petites et grandes. J’ai été ébloui, ravi, enchanté et captivé, mais aussi diverti, égayé, réjoui et déridé. Très franchement, je n’avais pas ri autant et je n’avais pas été aussi émerveillé par l’inventivité et l’originalité d’un spectacle depuis des années.

Je me suis ramassé là à la suggestion d’une collègue du Devoir, qui, sauf erreur, a produit la seule couverture médiatique montréalaise sur L’immédiat. En clair, il n’y a pas eu de reportage ou d’entrevue avec les créateurs avant la première et il n’y a eu qu’un seul commentaire critique sur les représentations.

La malheureuse tendance est là. La banque de données eureka.cc montre que les spectacles de cirque de la Tohu sont mentionnés dans 89 articles depuis la rentrée de septembre, tous médias québécois considérés. Ce qui semble beaucoup en six mois. En fait, le florilège rassemble surtout de courtes reprises (une fois le texte sur papier, une autre fois sur tablette, une autre encore sur le Web) et une grosse majorité de suggestions de sorties, des plogues à vide quoi.

Un secteur négligé

Il y a eu six spectacles à la Tohu depuis septembre. En décantant le lot on se retrouve avec deux spectacles réellement couverts par des prépapiers ou des critiques, soit le show familial de Noël et la création en octobre de Triptyque par la troupe montréalaise Les Sept doigts de la main, chouchou de la ville. Les productions étrangères les plus fortes et les plus exigeantes, dont L’immédiat, ont donc été particulièrement négligées.

La Presse a publié trois critiques, Le Devoir quatre et Le Journal de Montréal une seule. Les téléjournaux de Radio-Canada n’ont parlé qu’une seule fois de la salle, pour Les Sept doigts de la main, en suggestion de sortie. Le 24 heures n’a publié que trois textes et aucune critique. The Gazette n’a couvert que Triptyque.

Pourtant, la Tohu demeure la seule salle d’Amérique du Nord consacrée à la discipline circassienne. Comment ce TNM de la piste peut-il être ainsi négligé par les médias, du moins dans son offre la plus originale et méconnue ?

Le directeur du chapiteau se fait prudent et compréhensif. « On sent beaucoup d’intérêt de la part des journalistes pour les troupes et artistes internationaux, écrit Stéphane Lavoie au Devoir pour synthétiser sa pensée, après une explication téléphonique. C’est souvent le manque de ressources qui les empêche de les interviewer avant leur venue à Montréal. Or, sans couverture de presse, il est difficile de rejoindre le public. À terme, j’ai peur que nous ne puissions plus programmer autant d’artistes étrangers, ce qui appauvrirait l’extraordinaire offre culturelle qui prévaut actuellement à Montréal. »

Une explication vient certainement de cette surabondance des propositions des arts de la scène. L’hypothèse du « manque de ressources » des médias exsangues semble tout aussi valable.

Il ne faut tout de même pas oublier l’homogénéisation des couvertures culturelles autour de quelques productions standardisées des industries culturelles misant sur un star system local ou international. Certains jours, en tournant les pages des quotidiens, en zappant d’un journal télé à l’autre, en surfant sur la bande FM, on reçoit partout les mêmes sempiternelles nouvelles ou presque concernant un nouveau blockbuster hollywoodien, un énième opus de La voix, une autre entrevue avec une vedette locale ou étrangère.

Cette coutume de la rallonge aux chouchous et de la réconfortante reproduction du même touche tout autant la piste. Les spectacles contemporains de la Tohu venus de l’extérieur sont boudés, mais la prochaine création du Cirque du Soleil, dans quelques semaines, sera ploguée et critiquée de long en large. Par contre, quand le CDS a été vendu, la meilleure couverture journalistique est venue des médias de Toronto.

Les sections culturelles ne sont pas les seules, mais elles semblent les plus touchées par cette homogénéisation médiatique. Il suffit d’un tout petit peu de Bourdieu pour éclairer ce paradoxe : alors que théoriquement la concurrence doit diversifier et enrichir les contenus, on se retrouve au contraire avec des productions de plus en plus concentrées autour de mêmes sujets, des même angles, des mêmes traitements.

Cette « circulation circulaire de l’information » enferme la couverture dans un cercle vicieux et vicié qui favorise de moins en moins l’originalité et de plus en plus la reproduction médiatique du même. Et les réseaux numériques ne compensent pas nécessairement, leurs sources principales en information se trouvant souvent dans les vieux médias fatigués.

La tendance s’arrime finalement à la logique industrielle du winner takes all faisant qu’un minuscule nombre de productions reçoivent l’attention d’un maximum de couverture. En étant généreux, disons que 10 % des événements culturels accaparent 90 % des reportages et des critiques. Et tintin pour le reste, dont L’immédiat, show fabuleux que des chanceux ici et là ont vu, mais dont les médias d’ici n’ont presque pas parlé.