Le virus

Pendant quelques instants, l’espoir d’un miracle populaire porté par la candidature de Bernie Sanders s’est répandu à travers les médias. Normalement cyniques, la presse et la télévision éprouvaient un authentique bonheur à voir la victoire prétendument « inévitable » de Hillary Clinton bloquée par un insurgé de gauche. Un « socialiste » âgé de 74 ans avec une tête de prof, renversant la domination du couple Clinton et leur machine à argent, avait saisi l’imagination de certains journalistes à la recherche d’un « récit » équivalant à celui des républicains et Donald Trump : « Les petites gens en ont ras le bol de l’establishment. Plus jamais les Bush, plus jamais les Clinton. Plus jamais quelque politicien typique que ce soit. » Et voilà Trump et Sanders à la rescousse, annihilant l’ennui des éditorialistes fatigués.

Mais le mois dernier, l’entente cordiale entre la presse et Sanders s’est brusquement rompue. Peut-être était-il trop menaçant, notre Bernie si poli, si sincère, surtout après sa victoire écrasante sur Hillary dans le New Hampshire. En tête de file était le doyen de la presse américaine, le New York Times, qui joue de plus en plus le rôle de porte-parole des Clinton et du Parti démocrate traditionnel.

L’enthousiasme du New York Times

Après la victoire serrée de Clinton dans les caucus du Nevada, la rédaction du Times s’est montrée beaucoup plus que satisfaite, voire joyeuse. « Soulevée par l’appui enthousiaste des électeurs des minorités et les ouvriers des casinos, Hillary Clinton a vaincu le sénateur Bernie Sanders… contrecarrant son élan et prouvant au Parti démocrate anxieux qu’elle pouvait rassembler une grande coalition qui la porterait à l’élection générale. »

Dans cette coalition, on retrouvait un groupe baptisé « Hookers 4 Hillary », dont 500 ouvriers de l’industrie du sexe basés à Carson City. L’aspect cocasse du ralliement de ce groupe au couple Clinton — lequel, il y a longtemps, s’est carrément vendu aux pouvoirs financiers de New York, Los Angeles, Chicago (et Las Vegas) — aura échappé au Times.

« L’équipe de Mme Clinton, rapporta le journal, a poussé un soupir de soulagement. » En fait, c’est au quartier général du Times, dans la 8e avenue de Manhattan (ainsi que dans la rue K de Washington, demeure du pouvoir non élu de la capitale) que l’on put entendre de véritables soupirs de soulagement. Le statu quo de Wall Street était préservé ; le consensus militariste sur la politique étrangère, protégé ; les pots-de-vin et la corruption du congrès, sécurisés. Soulagement d’une oligarchie qui rejette toute réforme et tous les réformateurs comme s’ils étaient des virus. Sanders est un virus ; le couple Clinton est le système immunitaire du Parti démocrate et des médias conformistes.

Le dimanche 21 février, le journal des élites américaines couronna Clinton : « Le décompte des délégués laisse Sanders sur une pente raide ». Après seulement trois primaires donc — égalité presque dans l’Iowa, nette victoire pour Sanders dans le New Hampshire et 52,6 % pour Hillary au Nevada —, voilà la Clinton qui se voit garantir l’investiture par le quotidien de référence.

Comment ? Quoi ? Je comprends que le couple Clinton possède de grands avantages par rapport à Sanders — énormes dons venant des banques et des riches, appui d’une énorme majorité des chefs démocrates (et le conséquent soutien de la grande majorité des « super délégués » nommés par le parti), reconnaissance de nom —, mais le Times allait un peu vite en affaire.

Le lendemain du Super Tuesday, c’était la même histoire. Manchette à la une : « Trump et Clinton se régalent alors que douze États votent ». Certes, Trump a dominé ses rivaux, remportant sept États sur douze dans des régions diverses. Par contre, Clinton a gagné dans sept États — grâce notamment au soutien des électeurs noirs —, dont six dans le Sud, une région dominée depuis longtemps par le Parti républicain. Ni Clinton ni Sanders ne va vraisemblablement remporter l’Alabama, l’Arkansas, la Géorgie, le Tennessee ou le Texas en novembre. Clinton aurait plus de chance dans la Virginie. Sanders, cependant, a remporté le Colorado, le Minnesota, l’Oklahoma et son fief du Vermont, États géographiquement et démographiquement divers.

Le Colorado reste très vulnérable pour un démocrate. Le Massachusetts, où Hillary a gagné de justesse, votera pour un démocrate, quel qu’il soit. Alors, comment justifier la déclaration du Times selon lequel le Super Tuesday « prouvait pour la première fois qu’elle peut construire une coalition nationale d’électeurs de diverses races qui serait cruciale pour l’élection en novembre » ?

Deux semaines plus tôt, après le Nevada, le Times avait claironné combien la « solidarité » exprimée par Mme Clinton avec « les électeurs des minorités » contrastait avec le message « plus ésotérique » de Sanders contre le pouvoir excessif de Wall Street. Les minorités, donc, deviendront magiquement une majorité qui portera Clinton à la Maison-Blanche ? Et la colère anti-Wall Street ? Serait-elle un sentiment minoritaire ? C’est du grand n’importe quoi.

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