L’Amérique selon Hollywood

Il est rare qu’Hollywood évoque une page de notre histoire. C’est pourtant ce que fait le film d’Alejandro Gonzalez Iñárritu The Revenant, récompensé la semaine dernière par trois Oscar. Inspiré très librement du livre du même nom de Michael Punke, il met en scène, sous les traits de Leonardo DiCaprio, l’histoire du trappeur Hugh Glass, qui aurait dit-on parcouru 300 km pour rejoindre le fort le plus proche après avoir été attaqué par un grizzli.

En 1823, Glass marchait sur les traces des coureurs des bois canadiens (français) qui avaient arpenté ces régions dès le milieu du XVIIIe siècle. Leurs descendants, dont le célèbre Toussaint Charbonneau, qui guida Lewis et Clark jusqu’au Pacifique, sont représentés dans le film comme de vils égorgeurs, tout juste bons à faire ripaille et à violer les Amérindiennes. Dans cette caricature, le réalisateur pousse le ridicule jusqu’à affubler Toussaint d’un accent parisien. Notre collègue Louis Hamelin faisait remarquer l’incongruité d’un scénario où Toussaint et ses complices agissent comme des membres du Ku Klux Klan en lynchant un membre de la tribu Pawnee, traditionnellement alliée aux Français.

Le comédien Roy Dupuis, qui a eu la bonne idée de refuser le rôle de Toussaint, a critiqué dans la presse française et québécoise cette vision antihistorique des coureurs des bois. Il n’est évidemment pas question de prétendre que nos « voyageurs » ont été des saints, mais on se demande comment ils auraient pu commercer sur des territoires aussi vastes où ils étaient très minoritaires en exerçant une telle violence. Au contraire, comme l’a montré l’historien Denis Vaugeois, le commerce des fourrures demandait des talents de négociateur et la connaissance des langues autochtones.

On sait que plusieurs eurent des épouses et des enfants amérindiens. Ce n’est pas un hasard si 50 ans plus tard naîtra au Manitoba une nation métisse, française et catholique qui fut écrasée dans le sang. On ne trouve pas trace d’un tel métissage chez les Anglo-Américains. Or justement, en Nouvelle-France, « la vie n’était pas ethniquement compartimentée », écrivent les historiens français Gilles Havard et Cécile Vidal dans leur magistrale Histoire de l’Amérique française (Flammarion).

Ce long pensum où Leonardo DiCaprio rampe, éructe et grogne pendant deux heures et demie dans une nature de carte postale ne fait que reprendre la vision des French and Indian Wars assaisonnée à la sauce écolo-protestante. Car l’un des péchés les plus impardonnables des papistes établis sur les bords du Saint-Laurent aura toujours été d’avoir eu l’odieux de combattre les Britanniques en s’alliant à des Amérindiens et en adoptant parfois les mêmes techniques de combat.

On peut trouver sommaire la réflexion de l’historien américain du XIXe siècle Francis Parkman, mais elle contient une part de vérité : « La civilisation hispanique a écrasé l’Indien, la civilisation britannique l’a méprisé et négligé, la civilisation française l’a adopté et a veillé sur lui. »

 

Binaire du début à la fin, The Revenant ne met en scène que deux personnages : une nature souveraine et sublime face à l’Homme qui incarne tout le mal. Loin de participer à la nature, les humains que peint Iñárritu ne peuvent que lui nuire comme l’affirme une certaine écologie antihumaniste. L’histoire aurait d’ailleurs pu être tournée dans le désert tant la culture des habitants de ces contrées, leur imaginaire, leurs techniques de survie sont ignorés. C’est à peine si Glass connaît une chanson, une prière, sait se construire un abri ou panser une plaie.

Les Amérindiens eux-mêmes ne sont que de purs esprits qui traversent l’écran comme des zombies. Peut-être pour s’excuser de les avoir si longtemps démonisés, Hollywood les transforme en bons sauvages. Entre l’ange et le démon, leur existence réelle est toujours aussi évanescente. Transformer l’Amérindien en divinité, n’est-ce pas une autre façon de lui refuser une humanité ?

On pourrait d’ailleurs faire une critique semblable du documentaire L’empreinte, réalisé l’an dernier par Carole Poliquin et Yvan Dubuc avec Roy Dupuis. Malgré des intentions louables, mais aveuglés par le désir de repentance, les réalisateurs ne sont pas loin de prétendre que tout ce qu’il y a de bon dans l’identité québécoise vient au fond des Amérindiens : solidarité, égalité, tolérance, éducation libérale des enfants et rôle des femmes. Une autre façon de se dissoudre dans l’autre.

Nulle place pour la culture de ces Français d’Ancien Régime qui peuplèrent la Nouvelle-France et qui sont vaguement qualifiés à l’américaine d’« Européens ». Une culture où justement les femmes occupaient un rôle important et dont le goût des festins et des palabres, l’ouverture au métissage et la culture religieuse ont séduit nombre d’autochtones.

Il n’est pas question de reprocher à un cinéaste de travestir l’histoire ou de la magnifier. Mais bien de nous imposer toujours et encore la sempiternelle histoire anglo-américaine avec ses mêmes obsessions puritaines, rédemptrices et antiracistes. Une histoire qui ne saurait résumer à elle seule celle d’un continent. Bref, le film sur « nos » coureurs des bois reste à faire.

17 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 4 mars 2016 03 h 47

    Lorsqu'on ne veut pas...

    Lorsqu'on ne veut pas construire le propre imaginaire de notre société comme étant fait d'héroïsme, c'est l'autre qui le construit pour nous en le fabriquant d'une honte qu'il nous propose d'adopter...

    Vive le Québec libre !

    • Gilles Delisle - Abonné 4 mars 2016 09 h 10

      J'espère qu'un des grands cinéastes de chez nous , proposera à des producteurs une version plus" historique" et crédible de l'histoire de nos coureurs des bois! Il ne manque pas de talents au Québec pour une telle réalisation, et qui pourrait avoir une résonance internationale qui présenterait une version corrigée de la mauvaise impression laissée par " The revenant".

    • Marc Leclair - Inscrit 4 mars 2016 14 h 01

      Oui bien sûr, mais qui? Pierre Falardeau aurait été, il me semble, l'homme de la situation pour effectuer cette correction. Falardeau en ce sens était indispensable.

  • Robert Lauzon - Abonné 4 mars 2016 06 h 57

    What does Quebec want?

    Bien oui, qu'est-ce qui veut le Québec!

    Le Québec souhaite ÊTRE.

    Trop souvent, dans la tête du conquérant, les francophones ont été pris pour des citoyens de deuxième classe, appartenant à une culture à éradiquer. Christian Rioux fait allusion à la sanguinaire répression de Riel et de ses métis, rappelez-vous Durham, la déportation des acadiens, le vol des terres de colons dans les cantons de l'est, etc

    Plus près de nous, la nuit des longs couteaux où le Québec a perdu tous ses acquis, la nomination d'unilingues dans des postes nécessitant pourtant le bilinguisme (ces nominés étaient tous des anglophones, pourquoi?). Les angryphones québécois qui crient aux séparatistes "Quebec belongs to Canada".

    Le conquérant nous traite encore, dans sa tête, comme en 1760, au lendemain de la conquête. Pour lui, nous devrions avoir été assimilés depuis belle lurette. Il ne reconnaît pas que nous sommes de deux cultures, que nous revendiquons le droit d'ÊTRE.

    Le conquérant se croit supérieur, son mépris n'a d'égal que sa volonté de domination sans réel partagés. Encore cette semaine, à propos d'Énergie-Est, Trudeau disait que tous les canadiens voulaient la même chose. Dans la tête des conquérants et de leurs ouailles le Québec devrait se contenter de statut de province comme toutes les autres.

    Et pourtant, le Québec peut et mérite tellement mieux!

    • J-Paul Thivierge - Abonné 4 mars 2016 10 h 28

      je retiens la citation
      " On peut trouver sommaire la réflexion de l’historien américain du XIXe siècle Francis Parkman, mais elle contient une part de vérité :
      « La civilisation hispanique a écrasé l’Indien,
      la civilisation britannique l’a méprisé et négligé,
      la civilisation française l’a adopté et a veillé sur lui. »
      et necore aujourdhui le Québec signe des traités égalitaires avec les autochtones.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 4 mars 2016 13 h 06

      Bon survol des événements historiques qui ont marqué notre histoire, M. Lauzon. Enseigne-t-on encore ces repères historiques à nos enfants?

      Le Québec doit plus que souhaiter exister, il doit lutter pour son droit d'exister en tant que peuple et continuer de parler sa langue et de maintenir ses propres institutions. A ce titre, il est navrant de voir que la Mère Patrie, la douce France, berceau de Clovis et de Jeanne d'Arc, st à la dérive, tout comme il est navrant pour les Francophones hors Québec de voir le Québec oublier que toutes les libertés et tous les droits acquis au bout de longues luttes, ne sont amais acquis durablement et sans une volonté politique.

      Encore aujourd'hui, le French Bashing continue, et le nouveaux arrivants au Canada, ignorant tout de notre histoire, vont souvent se ranger du côté du plus fort, et se laisser convaincre qu'il leur est tout à fait légitime de revendiquer les mêmes droits que les Québécois, grâce aux politiques du multiculturalisme.

      J'admire le courage des politiciens qui tentent de donner un second souffle au patriotisme des Québécois. On peut critiquer leurs stratégies tant qu'on veut, mais au moins ils sont là pour rappeler à tous que nous sommes un peuple bien distinct, et avons notre propre histoire.

  • Raymond Labelle - Abonné 4 mars 2016 07 h 51

    Et le livre supposé inspirer le film représente les Français favorablement....

    ... ce qui rend encore plus inexcusable la représentation faite dans le film. Si cette mauvaise représentation avait été tirée du livre, au moins les artisans du film n'auraient que reproduit les erreurs de l'auteur du livre.

    Quoique, même dans un tel cas, ils auraient quand même dû se renseigner davantage avant de laisser entendre que, de façon collective, les Français étaient des assassins, des lâches et des voleurs qui avaient des esclaves sexuelles vivant sous leur terreur. Imaginez le tollé si on avait osé représenter ainsi, en 2015 ou en 2016, les Mexicains ou les Noirs (et heureusement qu'on hésiterait à le faire).

    Quoiqu'il en soit, l'auteur du livre "The Revenant", Michael Punke, donne une image favorable des coureurs des bois français, comme l'explique en détail M. Hamelin dans son article, qui vaut la peine d'être lu pour qui s'intéresse à cette question. Ici: http://www.ledevoir.com/culture/livres/464028/nous

    À l'instar de M. Hamelin, je considère que M. Dupuis mérite un Oscar pour son comportement dans cette histoire.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 4 mars 2016 13 h 07

      Cela donne le goût de lire le livre...

    • Diane Boissinot - Abonnée 4 mars 2016 23 h 33

      Que penser du fait que le réalisateur Iñárritu est lui même Mexicain? Je portais à ce réalisateur un très grand respect vu son immence talent. Mais là, un gros bémol vient de s'installer et le respect est descendu d'un ou deux crans. Déceptionnnnn....

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 4 mars 2016 08 h 33

    Prétendre une chose et son contraire...

    On ne peut à la fois s'inspirer des travaux de Serge Bouchard, Denis Vaugeois ou Denys Delâge en parlant du métissage culturel des "Voyageurs" et autres ancêtres "Canayens" avec les premières nations afin de faire contrepoids aux préjugés sur ceux-ci véhiculés dans le film "The Revenant" et du même souffle reprocher au documentaire de Carole Poliquin et d'Yvan Dubuc ( voir http://lempreinte.quebec ) de lever le voile sur les apports des premières nations à notre identité, alors que ce propos provient directement des Serge Bouchard, Denys Delâge et Denis Vaugeois. Un peu de cohérence SVP. Quant à ce film hollywoodien, voici ce qu'il m'inspire.

    Quand j'avais 6 ans à Val d'Or, mes parents m'amenèrent au cinéma voir un film sur la police montée (RCMP) dont j'avais eu un costume et à laquelle je m'identifiais. Le film était en anglais (les distributeurs à cette époque, 1957, ne se préoccupant pas de les faire traduire dans la langue des "natives"). Aussi, je fus surpris d'entendre uniquement les "méchants" du film parler français et en plus ils n'avaient pas l'air "civilisés" comme les "bons" de la Mounted Police. Je revins perplexe et pensif. Mon père m'expliqua que les "méchants" de ce film personnifiaient en fait les compagnons de Louis Riel et que la RCMP avait été créée pour les combattre. Ce fut ma première leçon politique: l'Histoire est toujours écrite par et pour les plus forts! Je remisai pour toujours mon costume de la Mounted Police... Aussi, ayant eu tôt ma leçon, je n'irai pas voir ce film même oscarisé, car étant du même acabit.

  • Jean-François Trottier - Abonné 4 mars 2016 11 h 27

    Et ainsi va l'histoire

    Il suffit de discuter 30 minutes avec quelques immigrants pris au hasard pour saisir le fossé entre la perception canadian et la réalité de bnotre histoire: on entend vite que les anglais n'ont traité les français que comme ceux-ci ont traité les amérindiens, et donc que la justice immanente est respectée.
    La vraie division entre francophones et Amérindiens n'a commencé au Québec qu'à la fin du 19ème (et pris sa force au 20ème). Dans l'Ouest, bien plus tard.
    Les efforts répétés pour diviser de la part des anglophones ont fini par porter fruit.

    Je regrette de devoir le dire, mais ici les francophones ne peuvent que jouer le rôle de victimes, tant pour le traitement qu'ils ont subi que pour les préjugés dont ils ont été abreuvés par les anglophones et l'Église offcicielle. Leur manque de responsabilité est patent, au point qu'on ne peut parler d'une société adulte avant la dernière guerre !! Et encore, l'après-guerre ressemble baucoup plus à une post-adolescence.