Pour ne pas en finir avec Fredy…

Une pièce à voir, comme citoyen, comme habitant d’une planète où le rapport à l’altérité est devenu garant des lendemains possibles.
Photo: Compagnie Porte Parole Une pièce à voir, comme citoyen, comme habitant d’une planète où le rapport à l’altérité est devenu garant des lendemains possibles.

C’était un de ces soirs d’hiver où l’on va au théâtre à reculons, pour mieux en ressortir bousculée, stimulée, impressionnée… Ainsi mercredi à La Licorne, sur Papineau, le Fredy d’Annabel Soutar mis en scène par Marc Beaupré, ce projet intrigant, si casse-gueule, si troublant au fil d’arrivée.

Quelle idée, avais-je d’abord songé, de rouvrir la boîte de Pandore des tensions entourant la mort de Fredy Villanueva… Le sang et l’encre avaient coulé, comme le temps depuis.

L’oublier pour autant ? Impossible ! Imprimé en nous, ce 9 août 2008. Dans le stationnement du parc Henri-Bourassa de Montréal-Nord, quatre balles du policier Jean-Loup Lapointe allaient tuer le jeune homme d’origine hondurienne et blesser deux de ses compagnons, lors d’une partie de dés.

Photo: Compagnie Porte Parole Une pièce à voir, comme citoyen, comme habitant d’une planète où le rapport à l’altérité est devenu garant des lendemains possibles.

Au lendemain du drame, le quartier avait pris des airs de banlieue multiethnique française en implosion ou d’une ville américaine virant au rouge après un énième cas de profilage racial. Le spectacle des incendies, des cris, des émeutes nous hante toujours, la chaleur d’août durant ces scènes torrides nous mouille encore la peau.

Suivraient 18 mois d’enquête, 20 000 pages de transcription d’audiences. Des chiffres, et mille douleurs répercutées.

Au fond de soi surnageait cette conviction obscure d’avoir été floué de plusieurs vérités. Par-delà ces interminables plaidoyers aux conclusions ambiguës. Affaire classée ! Ouais !

À chaque embrasement de tension raciale aux États-Unis, « l’affaire » nous remonte en mémoire. Au coeur de la crise migratoire, tandis que les enjeux de vie ou de mort affrontent des craintes identitaires, le visage de Fredy surgit parmi nos brouillards… Qui a peur de l’autre, et pourquoi ? Elle est si universelle, cette confrontation-là.

Des fragments de mosaïque

La pièce, basée sur des interviews, des documents d’archives, des lettres, des commentaires de journaux, des transcriptions du procès, ne prétend pas fournir de réponses à la tragédie. Juste recréer un climat, restituer leur humanité aux acteurs de ce drame à travers ses enjeux sociaux, sans prendre parti, en donnant la parole aux policiers, aux amis, à la mère de Fredy Villanueva qui criait, criait, criait ou se murait dans le silence. Si blessée que si c’était à refaire, elle aurait préféré mourir au Honduras avec toute sa famille plutôt que de périr à petit feu ici. Une lettre à Annabel Soutar lue durant la pièce nous l’apprend.

Mercredi soir, on levait notre chapeau devant l’honnêteté, la complexité, l’humanité de cette démarche d’auteur, fragments de mosaïque en panne du motif entier, comme devant la mise en scène d’épure de Marc Beaupré. Et on écoutait parler l’équipe après le spectacle, pour mieux saisir l’ensemble des enjeux dramatiques et humains sur scène comme dans la rue, en déséquilibre.

Voici vraiment une pièce à voir, comme citoyen, comme habitant d’une planète où le rapport à l’altérité est devenu garant des lendemains possibles.

Annabel Soutar, une enfant de Westmount, n’en finit plus de dévaler sa montagne pour se ressourcer dans les ruelles parmi les obscurs et les sans-grade. Elle avait signé des pièces comme Novembre, Import/Export, Sexy béton, verse dans le théâtre documentaire avec sa compagnie Porte Parole, provoque des débats de société. C’était mon premier contact avec ses oeuvres, et pas le dernier.

Des bancs et des voix

Pour décor, de simples rangées de bancs. À l’oreille : une pulsation sonore. Au centre de la piste au tout début : une paire de chaussures de course aux lacets rouges figurant Fredy Villanueva. Sept comédiens, dont plusieurs issus de l’immigration, incarnent 562 personnes, sexes, âges et origines ethniques confondus. Des Noirs, des Asiatiques, des hispanophones sont joués par des Blancs et vice-versa, des femmes par des hommes et swingez votre compagnie !

Par ce procédé en constante mutation, la dramaturge, le metteur en scène et les interprètes nous entraînent dans leur ronde ; complices soudain de l’un ou de l’autre, en proie au doute, en perte de certitudes, en choc salutaire. La terre tremble sous nos pieds et c’est tant mieux !

Au milieu d’un concert de voix, chacune se fait unique. Dany, le frère de Fredy, présenté jusqu’ici comme un simple délinquant, affiche tout à coup des goûts, des rêves, des blessures qui l’humanisent.

Le rappeur Ricardo Lamour, noir de peau, membre du Comité de soutien à la famille Villanueva, en partie opposé au projet de la pièce, campe le juge Perreault avec une mine grave, un ton sentencieux, un recul également.

À la fin du spectacle, il lira sa propre lettre, reprochant à l’auteure de se bâtir un capital commercial et une bonne conscience sur le dos de la famille Villanueva. « Appelez-la Annabel, la pièce », scande-t-il. Participant pourtant, un pied dans chaque univers.

Effectivement, dans ce Fredy, la dramaturge a inséré les fils de sa mécanique, jusqu’aux fins de non-recevoir de la police et de la famille, jusqu’aux insultes, refusant le confort du deus ex machina. Nul n’en sort indemne, pas plus elle que le public.

Plusieurs lui auront mis des bâtons dans les roues. Chaque camp, police ou famille, souhaitait que l’autre n’ait pas la parole, et finissait par lâcher la dramaturge, qui se dépatouillait comme elle pouvait.

Mercredi, les Villanueva n’étaient pas encore venus voir la pièce, en roulement depuis la veille. Un autre soir peut-être… Mais plusieurs membres de son comité de soutien, oui. Ils ne s’entendaient pas sur ses impacts, nous précisait Ricardo Lamour. Certains reprochaient à Annabel son refus de prendre parti en faveur de la famille, son choix d’objectivité.

Les détracteurs ont beau dire, Fredy impose sa nécessité profonde. L’art ne change peut-être pas le monde, mais sa perception, parfois. Et en ouvrant ainsi des gouffres d’une parole à l’autre, la dramaturge force le spectateur à élargir son champ de conscience et à voler plus haut que ses préjugés, un coup parti.