À l’école de François Gravel

Le plus récent ouvrage de François Gravel flirte avec le genre essayistique.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le plus récent ouvrage de François Gravel flirte avec le genre essayistique.

Certains lecteurs seront peut-être étonnés de retrouver le nouveau livre de François Gravel commenté dans la chronique traitant des essais. L’écrivain n’a pas de prétention à la théorie et ne revendique pas le statut d’essayiste. « Auteur jeunesse moyennement connu », dit-il de lui-même un peu trop modestement, Gravel, qui est aussi un remarquable romancier pour adultes, ne cultive au fond qu’un seul souci : raconter de bonnes histoires, pleines de charme et d’esprit.

Il y parvient d’ailleurs très bien, en s’imposant comme un maître de la légèreté — au sens le plus noble du terme — intelligente. « Proposer des solutions pour régler la dette des pays du tiers monde » n’est pas son truc. « Comme tout le monde le sait, note-t-il avec son humour coutumier, cela relève plutôt de la compétence des chanteurs de rock. »

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le plus récent ouvrage de François Gravel flirte avec le genre essayistique.

Il n’empêche que Toute une vie sur les bancs d’école, le plus récent ouvrage de Gravel, flirte avec le genre essayistique, un peu comme le faisait, en 1998, son Vingt et un tableaux (et quelques craies), aussi paru chez Québec Amérique. Composé de 26 courts textes évoquant des situations scolaires diverses, ce charmant recueil relate des histoires vraies et propose, en douce, une vision à la fois amoureuse et critique du système d’éducation québécois.

Mystère de l’école

Aujourd’hui âgé de 64 ans, Gravel constate qu’il fréquente les salles de classe depuis 60 ans. Il a connu l’école primaire des années 1950, le collège classique des années 1960, la libération cégépienne en 1968 et l’UQAM marxiste du début des années 1970, alors qu’il y étudiait l’économie. Professeur de cette dernière matière pendant 30 ans au cégep Saint-Jean-sur-Richelieu, Gravel prend sa retraite à 55 ans pour se consacrer à l’écriture et visite, depuis, des écoles pour parler de son oeuvre. Sa palette scolaire est large, mettons.

L’écrivain n’est pas l’homme des jugements tranchants et il s’accommode bien des incertitudes de l’existence. Il se plaît à explorer, non sans un humour fin, ce que j’appellerais les mystères de l’école. Que retiennent les jeunes d’un cours ? Comment expliquer l’échec de cet élève talentueux et la réussite de ce cancre ? Existe-t-il quelque chose comme un déclic scolaire ?

À 15 ans, Georges présente de mauvais poèmes à son enseignant, qui l’incite chaleureusement à plus de rigueur. Ça donnera Brassens. En Algérie, monsieur Germain tend la main au petit Albert pauvre, qui deviendra Camus. Pourtant, il n’y a pas de recette.

Quand François Gravel, prof d’économie, remet une note de 52 % à Sandra, celle-ci lui dit qu’il brise son rêve de devenir enseignante au primaire. Elle écrit mal, ne pige rien à l’économie, mais elle incarne, reconnaît le prof, « la bonté sur deux pattes ». Faut-il lui donner une chance ? Après tout, se dit Gravel sur le point de faiblir, « la plupart de tes concitoyens ne sont-ils pas de parfaits analphabètes en matière d’économie, et certains d’entre eux ne sont-ils pas devenus ministres ? » En revanche, permettre à des illettrés d’enseigner à nos enfants n’est-il pas péché ? « J’ai maintenu sa note, conclut Gravel. Vingt ans plus tard, il m’arrive de le regretter. »

Curiosité et scepticisme

En visite dans les écoles, le romancier constate pourtant les ravages causés par ces enseignants, « heureusement très rares », précise-t-il avec magnanimité, « qui font honte à leur profession » en offrant aux enfants le spectacle d’adultes indifférents à la lecture et à la culture.

Gravel, très cool, parfois même trop, n’a pourtant rien d’un sermonneur, n’entretient aucune nostalgie pour l’autoritaire collège classique, récuse avec force le mépris que certains réservent à la « petite » littérature (la bande dessinée, Bob Morane, Harry Potter, etc.), n’hésite pas à saluer avec chaleur les enseignants dévoués du primaire et du secondaire qui doivent trop souvent supporter de pénibles parents narcissiques, mais il ne peut se retenir d’exprimer son irritation devant l’absence de curiosité intellectuelle de certains enseignants ou la bêtise nouvelâgeuse de quelques autres.

S’il écrit à l’occasion des histoires qui font une place au fantastique, Gravel se fait un point d’honneur, quand il rencontre ses jeunes lecteurs, de distinguer la réalité de la fiction et de promouvoir l’esprit sceptique. Un jour, une enseignante le conteste en lui opposant une expérience sur des lapins russes, qui aurait prouvé l’existence de la télépathie. Au lieu de « s’alarmer de ce que des employées de cafétérias scolaires portent le voile », écrit Gravel, il faudrait plutôt s’inquiéter de cette « quantité ahurissante d’enseignantes » qui croient à de semblables sornettes.

Dans le plus beau texte de ce délicieux recueil, Gravel évoque La dernière classe (1873), une magnifique nouvelle d’Alphonse Daudet, qu’il a lue à 13-14 ans. La Prusse a envahi l’Alsace-Lorraine, et un vieux professeur de français doit donner sa dernière leçon, avant que l’allemand ne s’impose, le lendemain.

Ému, Gravel dit avoir découvert, grâce à cette nouvelle, que les professeurs sont des êtres humains, qui ont eux aussi des émotions. Il lit surtout, dans le discours du vieux maître, un résumé de ce que devrait être l’éducation. « Je ne suis ni ton père ni ta mère, je ne fais pas partie de ta famille, mais je t’accueille dans ma classe, dit le professeur. […] La société m’a choisi pour t’apprendre tout ce que je sais, et même plus encore : si tu m’écoutes bien, tu apprendras à te passer de moi et à voler de tes propres ailes. »

L’école de François Gravel, qui passe par la parole ainsi que par l’écriture et n’a donc que faire des gadgets, est une belle histoire. 

«Ce n’est pas pour rien qu’on utilise souvent la métaphore du semeur pour parler du métier de professeur, mais il faudrait chaque fois préciser que ce semeur-là est particulièrement inefficace: il n’amende pas son terrain, lance ses semences n’importe comment, et la plus grande partie est emportée par le vent.» Extrait de «Toute une vie sur les bancs d’école»

Toute une vie sur les bancs d’école

François Gravel, Québec Amérique, Montréal, 2016, 152 pages