Grøndahl, poids lourd

Né en 1959, Jens Grøndahl pourrait aussi être la copie conforme de son protagoniste. Grand lecteur de Kierkegaard, écrivain de la conscience, l’écrivain danois est attentif comme un sismographe au drame, même infime, de la vie intérieure.
Photo: Georges Seguin Né en 1959, Jens Grøndahl pourrait aussi être la copie conforme de son protagoniste. Grand lecteur de Kierkegaard, écrivain de la conscience, l’écrivain danois est attentif comme un sismographe au drame, même infime, de la vie intérieure.

Qu’est-ce que l’âge mûr ? L’âge des bilans ? Bilans de santé ou bilans existentiels, l’âge mûr est surtout celui qui, par définition, blaguait l’humoriste Pierre Desproges, précède l’âge pourri.

C’est un point de vue que semble partager par moments l’écrivain danois Jens Christian Grøndahl dans Les portes de fer, son onzième titre traduit en français, le regard rétrospectif qu’un sexagénaire porte sur sa propre vie, entre l’amertume et l’incompréhension.

Photo: Georges Seguin Né en 1959, Jens Grøndahl pourrait aussi être la copie conforme de son protagoniste. Grand lecteur de Kierkegaard, écrivain de la conscience, l’écrivain danois est attentif comme un sismographe au drame, même infime, de la vie intérieure.

Né en 1959, Grøndahl pourrait aussi être la copie conforme de son protagoniste. Grand lecteur de Kierkegaard, écrivain de la conscience, l’écrivain danois est attentif comme un sismographe au drame, même infime, de la vie intérieure. Une musique qu’il faisait notamment entendre dans Bruits du coeur, Sous un autre jour et Quatre jours en mars (Gallimard, 2002, 2005 et 2011).

Aux trois parties de son nouveau roman correspondent donc trois âges de la vie du narrateur (à vingt, quarante et soixante ans). Jalons importants, passé devenu impénétrable ou portes de fer, pour « le rat de bibliothèque, le révolutionnaire perdu dans les nuages », qui est devenu sans grande surprise un « ermite impénitent » dont la solitude constitue le mode d’existence préféré.

S’il nous montre d’abord un visage masculin, Grøndahl dessine aussi, en creux, les portraits de quelques figures féminines marquantes. La mère du narrateur. Sa propre soeur. Sa première blonde. Une prof d’allemand au secondaire qui, tandis qu’il flirte avec le marxisme, l’initie à la littérature et lui fait lire le Tonio Kröger (1903, maintenant en Livre de poche) de Thomas Mann et Les élégies de Duino (1912, Gallimard) de Rilke. Occasions de réfléchir aux liens entre l’art et la vie. La fille de cette enseignante, étudiante en philosophie à Berlin. Sa première femme, celle qui sera la mère de sa fille. Sa fille.

L’apprentissage

À 40 ans, après son divorce, il aura une longue relation sans engagement avec une collègue, avant d’avoir une affaire aussi illusoire que brève avec la mère d’un de ses élèves, un réfugié serbe. Des fulgurances, de l’éphémère, beaucoup plus de questions que de réponses. Et le sentiment, chaque fois, toujours, de mille autres chemins possibles.

Devenu enseignant à son tour, ses élèves seront peut-être ce qui comptera le plus dans sa vie. « Ma place, cela a toujours été l’endroit que les autres traversent quand ils passent de l’enfance à l’âge adulte, de la maison des parents à ce qui peut se présenter, à ce qui peut arriver, les espoirs et les objectifs petits ou grands. […] Ma place, cela a été ce point de passage-là. […] Certains murmurent déjà au dernier rang, et c’est le sens de ma vie. Elle est ce qu’elle doit être. Je suis un figurant qui voit passer chacun en route vers son histoire. »

Tout cela a-t-il eu un sens ? Roman d’apprentissage autant que roman d’enseignement et de rencontres, Les portes de fer, un peu à la manière de Proust, s’interroge sur la façon dont le passé nous marque. « On ne découvre pas tout de suite qu’il y a des fêlures dans sa vie. […] Il est impossible de prévoir quand cela commence à apparaître. C’est comme les dégâts dans une maison, des fissures dans les fondations ou des infiltrations d’humidité. On n’a pas conscience d’avoir un problème tant qu’ils ne se sont pas répandus au point que les plâtres sont fissurés. »

Un figurant, donc. Ou peut-être pire ? Un bourgeois, un « marxiste déchu avec femme, enfant et bonne adresse ». À la veille de son soixantième anniversaire, toujours célibataire mais devenu grand-père depuis quelques années, il éprouve l’urgence de fuir Copenhague, les attentions des uns et des autres pour aller jouir de sa solitude à Rome. Là-bas, le Danois va faire la rencontre d’une jeune compatriote, cristallisant autour d’un poème de Gustaf Munch-Petersen son mal de vivre : « Ne crois pas que les sons délicats viennent des cordes les plus sensibles… »

Bilan mélancolique et inquiet, Les portes de fer a la complexité et le côté erratique de la vie. « J’ai vu passer les années, les unes après les autres, tandis que moi, je restais sur place. Et cela ne me faisait rien. J’ai presque été heureux… » L’ancien marxiste sait désormais qu’il est passé de l’autre côté des choses. « Ce n’était pas que j’avais perdu foi dans le changement, mais le changement se ferait sans moi. »

Que représente le fait d’être ou d’avoir été amoureux ? Sans spectaculaire ni drame, puisque le drame ne fait qu’un temps et à moins de passer son temps à se regarder dans un miroir, les cicatrices en viennent elles aussi à se faire oublier. Ce sont quelques-unes des questions qu’explore, livre après livre, Jens Christian Grøndahl, qui dissèque en extrasensible le « drame » bourgeois de la vie intérieure.

Le sens de la vie est-il d’être heureux ? La vie, nous dit-il une fois encore, n’a aucun sens, le mode d’emploi nous est inconnu. Et rien, jamais, ne nous est donné. « Le bonheur, c’était d’exister, d’être nous-mêmes. C’est tout. Il fallait se battre pour le sens. »

Les portes de fer

Jens Christian Grøndahl, traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard, Paris, 2016, 416 pages