Bill Easton, Randall Grahm et les écoles

Le producteur californien Bill Easton
Photo: Jon Wyland Le producteur californien Bill Easton

Il y a de ces vignerons que l’on est fier d’avoir rencontrés un jour. Des gens bien sentis dont on apprend à voir, boire et vivre les vins comme si c’étaient les nôtres. Seulement, ce sont eux qui les ont faits. Et c’est bien mieux comme ça. Les Californiens Bill Easton et Randall Grahm relèvent de cette dynamique. Curieux, tout de même, de ne pas les avoir rencontrés ensemble une seule fois. Bref, de ces gens qui donnent le goût de boire des vins made in the USA.

Se connaissent-ils ? Sans doute. S’apprécient-ils ? Vu le ton qu’ils donnent à leurs ambitions respectives, je ne serais pas étonné de les voir caler une bière froide ensemble sous le soleil, exactement. Ce soleil-là, précisément, qu’ils aiment et détestent à la fois.

Photo: Jon Wyland Le producteur californien Bill Easton

Un rapport amour-haine dont le fruit de leur labeur se trouve au coeur même de leur vigneronne de vie. Car ils le savent tous deux : en Californie, dans ce pays où le soleil est aussi abondant qu’un buffet chinois servi à volonté, il faut ruser.

Et, au fil des décennies, ils ont appris à le faire. Recherche de cépages méridionaux qui encaissent bien l’ardeur de l’astre, plantations en altitude, tailles scrupuleuses, vendanges optimales mais sans dépassements, synergie sur le plan assemblage, etc.

Flotte ici cet esprit européen commun de faire du vin dans ce qu’il a de juste, de nuancé, d’équilibré et surtout, surtout, de hautement buvable ! Pas de ces vins « d’efforts » comme aime à les citer mister Grahm, mais de ces vins de « terroirs » qui émancipent le palais et donnent à mâcher du lieu, de l’origine, du contexte.

Deux philosophies

À moins d’habiter une autre planète, vous n’êtes pas sans savoir que le critique états-unien Robert Parker a eu, en raison de l’hégémonie de son goût personnel depuis presque quatre décennies maintenant, une influence marquante à la fois sur le palais des consommateurs et sur une industrie qui s’est non seulement formatée à ses goûts, mais qui en a canalisé la production jusque dans le verre de ce même consommateur.

Au point où il devenait passablement imprudent, pour ne pas dire suicidaire, de s’élever contre la parole du maître sous peine d’excommunication bachique !

Des langues mal tournées disent d’ailleurs que Parker a réussi le premier véritable hold-up organoleptique de l’histoire du vin. Ou bien vous caracolez en tête d’un système de notation plus près des 100 points que du zéro, avec des vins qui se mangent au lieu de se boire (la première école, dite parkérienne), ou bien vous caracolez en tête de bouteilles qui, à table, se torchent, s’éclusent, se pintent, se sifflent et bien sûr se boivent (la seconde école).

Vous aurez compris que, pour l’Américain moyen, cette première école menée à la baguette par « the most influential critic in the world », tous genres confondus (selon The Atlantic Monthly), devient la référence en matière de pinard. Consternant.

Mais Bob Parker a aussi eu, de tout temps, ses détracteurs attitrés. Les derniers en lice ? Une poignée de vignerons californiens, dont un certain Rajat Parr (Domaine de la Côte, du côté de Lompoc), réunis sous la bannière Pursuit of Balance, ou, si vous voulez « Recherche de l’équilibre ». Cela paraîtra sans doute un chouïa présomptueux à certains, mais une chose est sûre : ces derniers ne caracoleront jamais en tête de classement du guide suprême du goût, même si les vins sont bons ! Si l’étoile de Parker faiblit, son influence se fera encore sentir longtemps, ne serait-ce que sur les vinifications de nombreux domaines, en Californie comme à Bordeaux.

C’est ici que les Easton et Grahm entrent en scène. Embrassent-ils cette philosophie Pursuit of Balance ou ont-ils besoin du célèbre gourou du Maryland pour vendre leur production ? Je parierais plus sur la première option, vu l’incarnation parfaite, voire l’équilibre naturel dont font preuve ces fameux cépages rhodaniens dans les terroirs des Sierra Foothills (chez Easton) et de Central Coast (pour Grahm).

Des lieux, en somme, dont ils ne veulent ni l’un ni l’autre réaliser un copier-coller des fameux terroirs français, mais bien au contraire livrer des entités spécifiques et singulières, nourries à même leurs propres aspirations.

Les vins ? Bien sûr californiens, mais avec ce goût d’en boire longuement sans se lasser ! Dans les deux cas, jamais de lourdeur mais plutôt des trames tanniques fines, des fruités précis et cette façon de révéler le terroir avec un apport minéral qui ajoute à l’impression de fraîcheur. Les passages en carafe sont ici aussi essentiels que les vins s’imposent à table, naturellement.

Zinfandel Amador County 2013, Easton (28,30 $ – 897132) : du fond, de la substance, de l’épaisseur, de la clarté. Un classique, de grande buvabilité. (5+)★★★ ©

Tête-à-Tête 2010, Sierra Foothills, Easton(25,80 $ – 10745989) : vous aimez le mourvèdre ? Le voilà volubile et stylisé, alliant puissance et élégance avec ses collègues syrah et grenache qui le complètent derrière.(5+)★★★1/2 ©

Noir 2010, Sierra Foothills, Easton (37,25 $ – 866012) : trois clones de grenache (Rayas, Beaucastel et Remelluri en Rioja) et une petite part de syrah et de mourvèdre tissent une trame nourrie, structurante et finement serrante sur la finale. (10+)★★★1/2 ©

House 2011, California, Easton (23,60 $ – 10744695) : la syrah (66 %) s’amuse du cabernet sauvignon pour le dérider avec rondeur, affection, charme et sincérité. À ce prix, pas d’hésitation ! (5+)★★★

Côtes de l’Ouest 2012, California, Easton (31,75 $ – 897124) : on se rapproche d’un bon croze-hermitage au fruité primeur de cerise bien dodue, avec de beaux tanins pleins, frais, sphériques. Coquin, mais aussi distingué. Dé-li-cieux ! (5+)★★★1/2

Clos de Gilroy 2013, Grahm (28,35 $ – 12268557) : des grenaches nets et parfumés, transporteurs. Servir autour de 15 °C sur une côte d’agneau grillée. (5 +)★★★

Syrah Le Pousseur 2011, Grahm (34,25 $ – 10961016) : une affaire de texture et de vérité fruitée, surtout une impression de cohabiter avec le fruit, longuement, naturellement. (5 +) ★★★★ ©

Le Cigare Volant Blanc 2013, Grahm (35 $ – 10370267) : un blanc sec où grenache et roussanne s’enlacent avec fraîcheur, rondeur et volume, sur un mode presque sautillant de légèreté. Grande droiture d’ensemble. (5 +) ★★★1/2 ©

Le Cigare Volant Rouge 2010, Grahm (40 $ – 10253386) : ce rouge complexe ne cesse d’évoluer. Dégusté à plusieurs reprises, il multiplie les pistes, s’amusant de vous pour mieux confondre. Du fondu, de la profondeur et une puissance contenue. Longue finale épicée. Comment se révélera-t-il à vous ? Voilà bien la magie du vin ! (5 +)★★★1/2 ©