Le mot en F

Nos humeurs fluctuantes et « normales » nous rendent imprévisibles et incompréhensibles, parfois même inquiétantes et menaçantes. La Zamboni pharmaco-psycho-féminine ne nous aide pas forcément pour autant, explique la psychiatre Julie Holland.
Photo: iStock Nos humeurs fluctuantes et « normales » nous rendent imprévisibles et incompréhensibles, parfois même inquiétantes et menaçantes. La Zamboni pharmaco-psycho-féminine ne nous aide pas forcément pour autant, explique la psychiatre Julie Holland.

J’hésite à prononcer le mot en F. Ce n’est pas fuck, ni féministe (le grooooos mot), non, c’est folle. Tout le monde sait que nous sommes folles. Toutes, sans distinction. Ce n’est qu’une question d’heure du jour ou de la nuit, de saison de la vie ou d’époque. On le pense, on le sous-entend, et parfois on nous étiquette affectueusement. Folles. Aussi bien dire « ingérables », « irrationnelles », « instables ». Les femmes ont toujours fait peur, davantage à cause de leurs émotions, psyché incontrôlable et pulsions imprévisibles qu’en raison de leurs armées et de leurs tanks.

Photo: iStock Nos humeurs fluctuantes et « normales » nous rendent imprévisibles et incompréhensibles, parfois même inquiétantes et menaçantes. La Zamboni pharmaco-psycho-féminine ne nous aide pas forcément pour autant, explique la psychiatre Julie Holland.

Si l’envie du pénis est une invention de Freud, le mythe de la folle est certainement un dérivé de la mythologie grecque, entre Furies, mégères, Melpomène, muse de la tragédie et Polymnie, muse de l’éloquence et de la rhétorique, relève d’Athéna, déesse de la stratégie militaire et Lyssa, déesse de la folie furieuse. N’oublions pas Minerve, née d’un mal de tête de Jupiter, réputée pour son intelligence. Nous sommes les filles de ces symboles, les folles à lier de cette épopée terrestre où la moitié de l’humanité nous échoit.

Ce serait bien qu’une fois pour toutes nous cessions de nous excuser de ne pas être des hommes, de ne pas réagir comme eux, de verser une larme devant les caméras sans prendre trois mois de congé ensuite. Et qu’on revienne après la pause sans avoir peur d’être cataloguées « féministes », en assumant son ministère et sa condition féminine. Ce serait même « normal ».

On le devient

Intuitivement, nous devinons que nous sommes « différentes ». Mais, évidemment, ce mot implique que l’étalon, la référence, est un spécimen à barbe en costume deux-pièces qui détient les pouvoirs, plastronne aux commandes ou se la joue Rambo. Tout se situe dans le cerveau et non dans les muscles. J’ai poussé un soupir de soulagement et averti les copines en abordant le livre de la Dre Julie Holland : enfin !!! La psychiatre américaine, dont l’essai Moody Bitches vient d’être traduit sous le titre Assumons nos humeurs ! La vérité sur tout ce qui nous rend dingues, appelle un chat une chatte. C’est un tel vent de fraîcheur que de se sentir comprise par un médecin qui ne saute pas sur son calepin d’ordonnance pour vous éteindre ou vous rallumer le feu intérieur.

Une qui vous explique que nous sommes programmées pour avoir des sautes d’humeur, pour être plus émotives, obsessionnelles, voire plus sujettes à la dépression et à l’anxiété en raison des structures de notre cerveau et de nos cycles hormonaux, de l’adolescence jusqu’à la ménopause. Ça fait un méchant bail, j’en conviens.

Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie

 

Comme le confirmait un sondage Léger la semaine dernière, pour le compte du Journal-TVA, la moitié des Québécoises âgées de 35 à 44 ans confient avoir consommé des antidépresseurs. Selon la Dre Holland, les femmes sont deux fois plus atteintes que les hommes par la dépression et de deux à quatre fois plus à risque de subir des crises de panique ou une anxiété généralisée.

Au sujet de notre palette émotionnelle, elle écrit : « Nous avons neuf régions consacrées à cette fonction, alors que les hommes en ont seulement deux. » La testostérone chez ces derniers inhiberait la parole et le besoin de contact. « Pour les garçons, l’estime de soi vient de l’indépendance, pas du lien. Les hommes ne sont pas aussi communicatifs, et ils sont loin d’être aussi déroutés par le conflit et la compétition. Cela fait partie de leur nature et, chose peut-être aussi importante, de ce qu’on attend d’eux. »

Il est compréhensible de réagir par les larmes et la frustration au monde délirant que l’Homme a créé


Voilà, le mot est lâché, le conformisme social, le climat culturel relié au genre est peut-être aussi puissant que la programmation biologique. Mais ça, on le savait depuis Le deuxième sexe de Simone De Beauvoir. On constate aussi qu’en vertu de ce qu’on « attend d’elles », on médicamente de plus en plus les femmes à l’aide de la grosse Zamboni égalisatrice d’humeur, des psychotropes, antidépresseurs et autres stabilisateurs du mystère féminin. Il semble que non seulement on ne naît pas femme et qu’on le devienne, mais également qu’on doive avaler la pilule pour le rester.

Remarquez, c’est une singulière amélioration par rapport à la chasse aux sorcières et aux bûchers d’autrefois où périssaient ces folles certifiées capables de ressusciter les morts, de dialoguer avec la lune et mettre des enfants au monde. On a remplacé les allumettes par le comprimé.

Photo: iStock Les femmes ont neuf régions du cerveau associées aux émotions, alors que les hommes n’en ont que deux.

Psychopharmacologie cosmétique

Également spécialiste en pharmacologie, la Dre Holland n’est pas tendre envers cette industrie : « Les laboratoires dépensent des milliards de dollars pour transformer des sentiments normaux, comme la peur ou la tristesse, en états pathologiques. Ils ne mettent pas au point des traitements ; ils créent des clients. Le problème n’est pas notre émotivité, mais qu’on nous persuade de prendre des médicaments pour l’émousser. »

Elle trouve « démentiel » que le médicament en tête des ventes aux États-Unis soit un neuroleptique (antipsychotique), surtout en regard des risques d’effets secondaires irréversibles comme le diabète et les troubles de motricité.

La psychiatre compare l’aide chimique à la chirurgie esthétique et avance l’expression « psychopharmacologie cosmétique ». « Quand un nombre croissant de femmes se font poser des implants mammaires, les autres ont l’impression d’avoir une poitrine trop plate. Il en va de même pour les antidépresseurs et anxiolytiques. Soudain, on fait figure d’exception […]. »

Ce que la spécialiste constate en clinique, c’est que beaucoup plus de femmes prennent des neuroleptiques surtout prescrits par des médecins de famille, « au-delà du raisonnable. Et elles ne vont pas forcément mieux pour autant. »

Il est peut-être plus facile de vouloir traiter le symptôme que la cause, de médicamenter les femmes aux hormones fluctuantes plutôt que de soigner un monde cocotte-minute. On fait pareil avec les enfants. Et on a même commencé avec les animaux. C’est remarquable !

Des chats sous antidépresseurs. Je me retiens pour ne pas pleurer. « Le problème, quand on retient ses larmes, c’est qu’on étouffe une partie de ce dont on a besoin — ce dont son partenaire, sa famille, et le monde ont besoin », fait remarquer la médecin, qui encourage les larmes et la saine colère plutôt que la dépression.

Alors, je pleure. Parfois même au grand jour. Je serais bien folle de m’en priver.

Recommandé aux copines l’essai Assumons nos humeurs ! (Robert Laffont) car on y suggère également un mode de vie pour alléger nos états d’âme. Notre alimentation, notre sommeil, notre inactivité, notre sexualité, notre respiration, nos écrans (l’auteure n’est pas tendre envers cette dépendance et suggère le shabbat du vendredi soir au samedi soir), tout y passe. C’est la médecin que vous voulez consulter avant de passer prendre votre ordonnance de « pilules ». Gros bon sens et retour aux sources de soi. Il suffit de la lire un peu pour constater à quel point nous sommes déconnectées. Un livre essentiel à faire lire à notre mec aussi.

Visionné le film Les suffragettes de la réalisatrice britannique Sarah Gavron. L’histoire rappelle la lutte des femmes pour obtenir le droit de vote en Angleterre au début du siècle dernier. Certaines en sont mortes ou ont perdu leurs droits maternels pour accéder à leurs droits civiques. Je le ferais visionner à toutes celles qui ne se disent pas féministes. We’ve come a long way baby, faudrait pas l’oublier. Le Québec a été la dernière province canadienne, en 1940, à donner le droit de vote aux femmes.

Lu dans le Manuel de résistance féministe de Marie-Ève Surprenant (les éditions du Remue-ménage) les définitions des différents féminismes. Un petit manuel rose à conserver près de soi pour comprendre les féminismes, dont le féminisme « libéral ou égalitaire » apparu avec le mouvement des suffragettes et tourné davantage vers l’action que la théorie. On y retrouve aussi le féminisme radical, celui de la différence, le féminisme afro-américain, le courant queer et l’écoféminisme. Rien sur le féminisme « à ma manière »… Un ouvrage qui nous rappelle la liste des luttes toujours à mener dans l’ordre et le désordre.


Notre père, qui êtes aux cieux

Mon cher père Lacroix n’est plus, et pourtant, il « est » encore. Pour moi, il sera toujours. Il est décédé avec l’oratoire à sa fenêtre, au bout de son souffle, une chandelle électrique à ses côtés (merci Jo Ann).

Il n’avait pas peur, il était prêt. C’est nous qui ne le sommes pas. Je conserve de lui l’Amour universel et profond pour le mystère et la vie. Et je le pleure. Ses orphelins sont nombreux et je leur offre à mon tour mes condoléances. Je lui dédie cette phrase tirée du dernier ouvrage (Le temps du paysage) d’Hélène Dorion, qu’il aimait tant : « On dit que l’on meurt comme on a vécu… Aimerait-on de la manière dont on va mourir ? »

Merci à tous ceux qui m’ont écrit au sujet du père. Votre sollicitude et vos bons mots me sont allés droit au coeur. Je n’ai pu répondre à chacun. Recevez ma gratitude ici.



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