Sous les mots de Luchini

Drôle de lutin, sur sa pirouette, avec une innocence dans l’oeil doublée d’un air malicieux. Fragile et cabotin, verbomoteur impénitent, jamais plus intéressant qu’à l’heure de s’effacer pour traquer l’intention d’un poète, d’un écrivain de génie : Fabrice Luchini.

Les Québécois l’ont adopté. Son spectacle de poésie Le point sur Robert, où il lisait des fables de La Fontaine, du Rimbaud, du Paul Valery, etc. en commentant leurs oeuvres, pimenté de souvenirs personnels et d’impros, nous avait éblouis en 2009. Trois ans plus tôt déjà aussi, par ses lectures de Céline, Baudelaire et compagnie. Le spectateur s’étonnait de se découvrir une âme de poète qui ne demande qu’à fleurir sous un peu d’eau.

Un premier livre

Je vous en parle parce que l’acteur et homme de théâtre vient de publier un premier livre, Comédie française. Son sous-titre, Ça a débuté comme ça, est l’incipit du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, l’un des chefs-d’oeuvre du XXe siècle. Lui-même l’a découvert à 17 ans : « Ça a été le début d’une histoire d’amour et je me suis mis, sans projet préconçu, à apprendre par coeur des passages entiers de ce livre. »

Sur la photo en couverture de Comédie française, l’expression de son visage est celle d’un enfant étonné. Un des « moi » de ce Luchini, qui en possède une panoplie. Ajoutez au lot celui de Québécois de coeur.

L’acteur du Genou de Claire a pris la peine d’écrire une préface juste pour l’édition Flammarion Québec : « Je n’ai jamais vu nulle part une telle résistance, un si fort génie de vitalité pour la langue, écrit-il. Quand je jouais La Fontaine, des gens venaient dans ma loge et me disaient : “Nous nous sommes battus des centaines d’années pour être capables de venir entendre Baudelaire et La Fontaine.” »

Mettre la barre haute

Vrai ! Tout le milieu culturel et même politique défilait dans sa loge d’ambassadeur de la langue, après ces shows-là. On lui était reconnaissant de mettre la barre haute au style et au sens, là où tant d’autres la placent si bas.

En janvier, en interview à Paris pour le film L’hermine de Christian Vincent, en salles ici la semaine prochaine, alors qu’il cabotinait devant le cercle de journalistes, je l’ai vu arrêter un instant son cirque à la vue de notre petite délégation québécoise : « Le dernier peuple qui se bat pour parler ma langue ! » Ça l’épatait toujours.

N’allons pas lui avouer que les Québécois n’aiment pas la littérature tant que ça dès qu’il a le dos tourné. Faudrait pas le décevoir. Chut !

L’Everest de la poésie

Une autobiographie ? Pas vraiment ou par fragments, plutôt un collage comme ses spectacles : moments de tournage, analyses de poèmes, etc. En retour sur des périodes de sa vie, quand il charroyait les cageots de légumes de sa mère à Montmartre, quand il traînaillait avec la bande des Abbesses à la langue verte et aux noirs desseins. Aussi son passé de garçon coiffeur, ses rencontres avec Roland Barthes et Éric Rohmer, puis sa fréquentation du Tout-Paris. Car il y a toujours un côté « name dropping » à ces mémoires-là ; souvenirs imbriqués à ceux des riches et célèbres. Luchini recouvre le tout d’une nappe d’autodérision et d’éclairs de lyrisme : « Je ne pensais pas un jour écrire un livre, mais j’ai longtemps été, moi-même, comme un manuscrit envoyé à un éditeur qui ne l’édite pas. » Jolie phrase, comme une bouteille à la mer…

Souvent, les autodidactes, Depardieu tout autant, ont tendance à voir les grands textes de la langue française comme un Everest à conquérir, inquiets de s’aventurer hors de leur carré de sable. Ça les pousse au dépassement.

Le tapageur humble

Luchini, à l’ego si tapageur parfois, devient humble au contact des géants de la littérature : « La poésie demande une vulnérabilité, une capacité d’être fécondé, écrit-il. Elle m’accompagne : avec elle, j’essaie d’avancer dans le mystère du verbe et de la création, et je fais honnêtement commerce de ce qui me hante. »

Le voir se colleter avec Le bateau ivre d’Arthur Rimbaud, poème si difficile à interpréter sur scène (Trintignant avouait y avoir renoncé) par son symbolisme initiatique obscur, fascine. Également, ses réflexions sur Le voyage au bout de la nuit avec en exergue cette phrase bouleversante de Céline : « C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir. »

On déguste ce livre pour l’amour des mots, la quête de sens, l‘humour salvateur. En le fermant, on salue chez l’auteur tant de lucidité meurtrie.

3 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 3 mars 2016 12 h 02

    Quelqu'un pourrait-il expliquer ... ?

    Quelqu'un pourrait-il expliquer à Monsieur Luchini que le Québec et le Canada, c'est pas du pareil au même ?
    Si personne ne se sent la capacité de le faire, donnez-lui mon nom et dites lui qu'habitant en France, dans le sud-ouest en plus, j'ai tout mon temps pour tenter de le faire selon ses disponibilités...
    Les seuls sons de cloche qu'on fait entendre ici du Québec, sauf un peu sur France-Culture, ce sont ceux d'un Québec qui est fier d'être content d'être rentré dans le rang monarchique du beau grand Canada qui fait rêver toutes les ménagères françaises de moins de cinquante ans.
    A défaut de trouver quelque appuis que ce soit pour mes propos, il y a maintenant plus d'une dizaine d'années que je m'évertu sans succès aucun à y tenir un language qui tranche de l'idée canadienne de notre folklorisme.
    Alors bon, on ne sait jamais...
    Peut-être Le Devoir se rend-t-il jusqu'à cet athlète du théatre et cet être sensible de la culture française ???

    Tourlou !

  • Raymonde Létourneau - Abonnée 3 mars 2016 13 h 00

    Luchini

    J'aurais aimé ce matin être un autre Luchini pour lire un pareil témoignage.

  • Denis Paquette - Abonné 3 mars 2016 16 h 39

    La langue quel mystère, combien de fois, n'ai-je pas souhaité que mes animaux préférés parlentt

    Merci madame de nous parler de ce génie et surtout de la langue francaise qui est la nôtre, des mots que nous ont donnés nos parents et qui n'arretent pas de grandir, de se transformés de la scansion, dont il nous est impossible de faire le tour, je dois admettre que lorsque j'ai découvert Céline, je venais de decouvrir que la lanque était aussi l'espace et le temps et quel temps et quel espace, notre ami Gauvreau a parler d'un espace exploréin, pourquoi pas, puisque que l'on peut toujours en enlever et en ajouter, un jour un ami lettriste m'a dit le langage est avant tout une musique, nous voila de retour a notre cher Racine, longue vie a ce cher monsieur Luchini qui la maitrise si bien