Vos placements: Du jamais vu

Il y a cette propension de nos experts à toujours croire que les taux d'intérêt finiront par grimper. Rien de plus normal. La croissance économique se raffermissant, la demande pour les biens et services augmente, idem pour la demande des prêts. Donc, d'éventuelles pressions à la hausse sur les taux d'intérêt et l'inflation découleront de ce regain d'activité.

Pourtant, l'année 2003 s'est avérée une formidable année pour les obligations négociables. On a beau brandir les excellents rendements des marchés boursiers (près de 26 % tant au Canada qu'aux États-Unis), je peux pour ma part vous nommer quelques obligations à long terme qui en ont fait autant.

Par exemple, prenez l'obligation négociable de Bell Canada, coupon d'intérêt annuel de 7,85 %, échéant le 2 avril 2031. Entre le début et la fin de 2003, la valeur marchande de cette obligation est passée de 99,72 $ à près de 122,32 $. Une appréciation de 22,7 %. Une appréciation à laquelle il faut ajouter les intérêts annuels de 7,85 % ce qui donne un rendement global du capital investi de 30,5 %. Mieux que les indices boursiers.

Constat similaire pour les obligations négociables à long terme Bell Canada, coupon d'intérêt annuel de 7,3 % et échéant le 23 février 2032. Leur valeur est passée de 98 $ à 115,30 $ pour accorder à son détenteur un rendement global du capital investi de 25 % (cela comprend les intérêts versés) en 2003. Presque aussi bien que les indices boursiers.

Pourtant, peu d'experts ont misé sur de telles obligations à très long terme en 2003. Pourquoi? Parce qu'ils appréhendent chaque année un éventuel retour en force de l'inflation et, avec lui, une nouvelle tendance à la hausse des taux (lorsque les taux d'intérêt grimpent, la valeur marchande des obligations baisse).

La même appréhension est palpable en ce début d'année. Avec un taux directeur au sud de notre frontière à 1 %, les taux d'intérêt à court terme ne peuvent plus baisser. Au contraire, ils ne peuvent que remonter d'ici à la fin de l'année, estiment les experts. Appréhension si forte que ces experts sont là à épier chaque mot que prononce Alan Greenspan, le président de la Réserve fédérale, la banque centrale américaine. Comme ce fut le cas la semaine dernière alors que M. Greenspan a remplacé les termes de ses anciens discours «maintenir les taux bas pendant une période considérable» par quelque chose comme «nous pouvons nous montrer patients avant d'abandonner cette politique monétaire accommodante». Un changement d'expression qui a fait frémir les marchés boursiers, le Dow Jones ayant perdu plus de 100 points durant les quelques heures qui ont suivi cette déclaration du président de la banque centrale.

C'est cette même appréhension qui a incité la Banque du Canada, notre banque centrale, à maintenir son taux directeur à 3 % et plus durant une bonne partie de 2003. Un taux directeur de trois fois supérieur à celui de la Réserve fédérale. Et ce fut une grosse erreur. À cause de cet écart de rendement, notre devise yoyo a bondi en moins d'un an de près de 64 ¢US à 78 ¢US. Évidemment, avec une telle hausse, les exportations canadiennes ont subi un contrecoup. Si bien que la croissance de notre PIB aura atteint à peine 1,8 % en 2003 alors que tous s'attendaient au début de 2003 à une croissance de 3 % et plus. Une erreur de tir commise par notre propre banque centrale due à cette appréhension d'une éventuelle montée du taux d'inflation et des taux d'intérêt. Erreur dommageable puisque notre banque centrale doit maintenant réviser à la baisse la croissance prévue du PIB pour 2004.

Pourtant, la croissance économique que connaît l'Amérique du Nord depuis le troisième trimestre 2003 m'apparaît bien suspecte. D'abord parce qu'elle a été arrachée au prix d'un énorme déficit budgétaire de la part du gouvernement américain, et ce, alors que les taux d'intérêt à court terme sont à des planchers historiques.

Ensuite parce que, bien que nous soyons, semble-t-il, en pleine croissance, il ne se passe pas une semaine sans que nos journaux ne nous rapportent des mises à pied. Kodak qui procédera à 15 000 mises à pied. France Telecom qui en fera autant. Bombardier qui considère fermer 37 usines fabriquant des wagons en Europe. Kraft qui abolira 6500 postes. Nortel qui entend transférer au Mexique ses activités de fabrication ce qui affectera près de 2500 employés. Levi Strauss & Co qui ne fabrique plus de jeans au pays. Bauer Nike qui ferme son usine de bâtons de hockey. Alcan qui ferme son usine de Jonquière. Stelco et Ivaco en faillite...

Autant de pertes d'emplois en pleine période de croissance. Pour ma part, c'est du jamais vu. C'est pourquoi il faudrait peut-être oublier cette appréhension d'une hausse prochaine de l'inflation et des taux. Avec autant de pertes d'emplois, il faudrait même se demander si, pour sauver notre économie, les taux à long terme ne devront pas baisser davantage.

cchiasson@proplacement.qc.ca